Du jour, cependant, où il fut reconnu que c’est le même Soleil qui se couche et se lève tous les jours, que c’est la même Lune, que ce sont les mêmes étoiles, les mêmes constellations qui tournent autour de nous, on fut par cela même conduit à admettre, avec une incontestable certitude, qu’il y a au-dessous de la Terre la place vide nécessaire pour laisser passer tous les astres du firmament, depuis leur coucher jusqu’à leur lever. Cette première reconnaissance était d’un poids capital. L’admission de l’isolement de la Terre dans l’espace a été la première grande conquête de l’Astronomie. C’était le premier pas, et le plus difficile, en vérité. Songez donc! Supprimer les fondations de la Terre! Une telle idée n’aurait jamais germé dans aucun cerveau sans l’observation des astres, sans la transparence de l’atmosphère, par exemple. Sous un ciel perpétuellement nuageux, la pensée humaine restait fixée au sol terrestre comme l’huître au rocher.

Une fois la Terre isolée dans l’espace, le premier pas était fait. Avant cette révolution, dont la portée philosophique égale la valeur scientifique, toutes les formes avaient été imaginées pour notre séjour sublunaire. Et d’abord, on avait considéré la Terre comme une île émergeant au-dessus d’un océan sans bornes, cette île ayant des racines infinies. Ensuite, on avait supposé à la Terre entière, avec ses mers, la forme d’un disque plat, circulaire, tout autour duquel venait s’appuyer la voûte du firmament. Plus tard, on lui avait imaginé des formes cubiques, cylindriques, polyédriques, etc. Cependant les progrès de la navigation tendaient à révéler sa nature sphérique et, lorsque son isolement fut reconnu avec ses témoignages incontestables, cette sphéricité fut admise comme un corollaire naturel de cet isolement et du mouvement circulaire des sphères célestes autour du globe supposé central.

Le globe terrestre dès lors reconnu isolé dans le vide, le remuer n’était plus difficile. Jadis, lorsque le Ciel était regardé comme un dôme couronnant la Terre massive et indéfinie, l’idée même de la supposer en mouvement eût été aussi absurde qu’insoutenable. Mais du jour où nous la voyons, en esprit, placée comme un globe au centre des mouvements célestes, l’idée d’imaginer que, peut-être, ce globe pourrait tourner sur lui-même pour éviter au Ciel entier, à l’univers immense, l’obligation d’accomplir cette opération quotidienne, peut venir naturellement à l’esprit du penseur; et en effet, nous voyons l’hypothèse de la rotation diurne du globe terrestre se faire jour dans les anciennes civilisations, chez les Grecs, chez les Égyptiens, chez les Indiens, etc. Il suffit de lire quelques chapitres de Ptolémée, de Plutarque, du Surya-Siddhanta, pour se rendre compte de ces tentatives. Mais cette nouvelle hypothèse, quoique ayant été préparée par la première, n’en était pas moins audacieuse, et contraire au sentiment né de la contemplation directe de la nature. L’humanité pensante a dû attendre jusqu’au seizième siècle de notre ère, ou, pour mieux dire, jusqu’au dix-septième siècle, pour connaître la véritable position de notre planète dans l’univers et savoir, avec témoignages à l’appui, qu’elle se meut d’un double mouvement, quotidiennement sur elle-même, annuellement autour du Soleil. A dater de cette époque seulement, à dater de Copernic, Galilée, Kepler et Newton, l’Astronomie réelle a été fondée.

Ce n’était pourtant là encore qu’un commencement, car le grand rénovateur du système du monde, Copernic lui-même, ne se doutait ni des autres mouvements de la Terre ni des distances des étoiles. Ce n’est qu’en notre siècle que les premières distances d’étoiles ont pu être mesurées, et ce n’est que de nos jours que les découvertes sidérales nous ont offert les données nécessaires pour nous permettre d’essayer de nous rendre compte des forces qui maintiennent l’équilibre de la Création.

L’idée antique des racines sans fin attribuées à la Terre laissait évidemment beaucoup à désirer aux esprits soucieux d’aller au fond des choses. Il nous est absolument impossible de concevoir un pilier matériel, aussi épais et aussi large qu’on le voudra (du diamètre de la Terre, par exemple), s’enfonçant jusqu’à l’infini, de même qu’on ne peut pas admettre l’existence réelle d’un bâton qui n’aurait qu’un bout. Aussi loin que notre esprit descende vers la base de ce pilier matériel, il arrive un point où il en voit la fin. On avait dissimulé la difficulté en matérialisant la sphère céleste et en posant la Terre dedans, occupant toute sa région inférieure. Mais, d’une part, les mouvements des astres devenaient difficiles à justifier, et, d’autre part, cet univers matériel lui-même, enfermé dans un immense globe de cristal, n’était tenu par rien, puisque l’infini devait s’étendre tout autour, au-dessous de lui aussi bien qu’au-dessus. Les esprits chercheurs durent d’abord s’affranchir de l’idée vulgaire de la pesanteur.

Isolée dans l’espace, comme un ballon d’enfant flottant dans l’air, et plus absolument encore, puisque le ballon est porté par les vagues aériennes, tandis que les mondes gravitent dans le vide, la Terre est un jouet pour les forces cosmiques invisibles auxquelles elle obéit, véritable bulle de savon sensible au moindre souffle. Nous pouvons, du reste, en juger facilement en envisageant sous un même coup d’œil d’ensemble les onze mouvements principaux dont elle est animée. Peut-être nous aideront-ils à trouver ce «point fixe» que réclame notre ambition philosophique.

Lancée autour du Soleil, à la distance de 37 millions de lieues, et parcourant, à cette distance, sa révolution annuelle autour de l’astre lumineux, elle court par conséquent à la vitesse de 643 000 lieues par jour, soit 26 800 lieues à l’heure ou 29 450 mètres par seconde. Cette vitesse est onze cents fois plus rapide que celle d’un train-éclair lancé au taux de 100 kilomètres à l’heure.

C’est un boulet courant avec une rapidité soixante-quinze fois supérieure à celle d’un obus, courant incessamment et sans jamais atteindre son but. En 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes, le projectile terrestre est revenu au même point de son orbite relativement au Soleil, et continue de courir. Le Soleil, de son côté, se déplace dans l’espace, suivant une ligne oblique au plan du mouvement annuel de la Terre, ligne dirigée vers la constellation d’Hercule. Il en résulte qu’au lieu de décrire une courbe fermée, la Terre décrit une spirale, et n’est jamais passée deux fois par le même chemin depuis qu’elle existe. A son mouvement de révolution annuelle autour du Soleil s’ajoute donc perpétuellement, comme deuxième mouvement, celui du Soleil lui-même, qui l’entraîne, avec tout le système solaire, dans une chute oblique vers la constellation d’Hercule.

Pendant ce temps-là, notre globule pirouette sur lui-même en vingt-quatre heures et nous donne la succession quotidienne des jours et des nuits. Rotation diurne: troisième mouvement.

Il ne tourne pas sur lui-même droit comme une toupie qui serait verticale sur une table, mais incliné, comme chacun sait, de 23°27′. Cette inclinaison n’est pas stable non plus: elle varie d’année en année, de siècle en siècle, oscillant lentement, par périodes séculaires; c’est là un quatrième genre de mouvement.