— J’y vivais seul avant toi.
Nous restâmes silencieux, comme deux hommes qui se regardent d’une rive opposée. Il ramassa les semences, se redressa, fit quelques pas, et puis s’arrêtant, il me cria :
— Nous ferons route ensemble par la forêt ; tandis que je m’arrêterai au couvent, vous continuerez seuls votre chemin.
Le lendemain, au petit jour, nous quittâmes la maison ; il nous attendait près des ruches ; il avait noué pour nous dans son sac des gâteaux de miel et du pain. Il donna aussi à Iule quelques hardes, disant :
— Il ne faut pas que les hommes rient de ta nudité.
La forêt se referma sur nous. Quand l’enfant criait, Iule lui mettait son sein dans la bouche ; et ensuite il s’endormait, elle le portait suspendu entre ses épaules par des lianes. Le Vieux allait devant, frayant le passage ; Iule marchait entre nous. Je la suivais, la cognée passée dans ma ceinture.
D’abord des courbes légères ondulèrent. Le jour tomba comme nous atteignions une roche puissante, ouverte en arche à sa base.
— Ici, dit le Père, d’anciens hommes vécurent.
Jamais mon cœur n’avait battu aussi fortement. A mon tour, comme ils avaient fait, je voulus pénétrer dans la roche ; la cavité s’espaçait ; une clarté à mesure affaiblie en dessina les parois et puis mourut. Il me sembla que j’étais moi-même à jamais séparé des vivants. J’appelai Iule en criant ; sa voix me guida vers la sortie. J’apparus au jour, tout pâle d’avoir vu la vieille humanité dans la nuit des origines.
Nous étendîmes une litière de feuilles. Nos voix profondes grondaient sous la voûte comme un bruit de siècles. L’air était mort et glacé : j’allai ramasser des branches sèches ; je battis le silex. Nos ombres avec la flamme s’allongeaient jusqu’aux limites de l’antre. Quelquefois le Vieux s’avançait vers le fond : ses pas semblaient s’enfoncer aux spirales d’un puits. Quand il revenait, sa taille avait l’air de se dresser hors des temps.