— Le monde est une boule, comprends donc. Et qui jamais est venu à bout de trouver la fin d’une boule ?

Elle secoua la tête et se reprit à chanter.

Au matin du troisième jour, nous entendîmes une vaste rumeur. Nous avancions péniblement dans le désert mou des sables ; des cônes coururent ; nous en atteignîmes la crête et je ne poussai pas de cri. J’étais là comme un homme pris de stupeur en considérant le balancement énorme des eaux. Je ne savais plus si je vivais ; je n’éprouvais nul sentiment de grandeur ni de beauté.

Iule auprès de moi riait, disait qu’après tout ce n’était là que de l’eau ; et elle l’avait crue plus grande.

Le flot courbe puissamment s’enflait, poussant des coquilles vers nos pieds. Iule les ramassait, les mirait à la lumière, et elle s’en faisait des pendeloques dont le bruit clair chatouillait ses oreilles.

Un voilier tout à coup laboura la haute mer. Moi qui étais resté jusque-là muet, je poussai alors un cri sauvage ; car à présent, avec cette petite tache claire des voiles dans le vide énorme, l’étendue m’était révélée. J’avais pareillement crié sous les hauts feuillages. Encore une fois mes tempes devant le prodige craquèrent. Toute la terre pesa d’un tel poids à mes épaules que je tombai sur mes genoux. Iule ramassait à poignées les coquilles et les laissait retomber en pluie pour amuser l’enfant. Son rire aussi avait l’air d’un coquillage à sa bouche.

Le voilier ne fut plus qu’un oiseau dans l’espace ; je pensais aux marins qui avec ce pont frêle sous eux, se risquaient par-dessus les gouffres. C’étaient là des hommes faits comme moi, avec une âme et des membres semblables aux miens ; mais moi, à peine je pouvais me dire encore un homme à côté de leur grand héroïsme tranquille. Peut-être ils partaient à la découverte d’un monde. Mon être s’exalta, humble et fraternel. J’aurais voulu les étreindre dans mes bras ou simplement toucher avec les mains leurs vêtements. A présent la mer était petite à côté de l’homme debout sur un navire.

Le point clair encore diminua : je courus le long de la plage, je montai sur la plus haute dune, avec la volonté de l’apercevoir plus longtemps. Il plongea dans l’horizon et de nouveau il n’y avait plus là que l’énormité des eaux. Mon cœur battait avec force. Je revins auprès de Iule, les dents serrées sur des choses obscures en moi. J’avais plutôt du dédain pour cette créature animale qui toujours riait avec l’enfant. Je les aimais tous deux de toutes mes fibres, mais voilà, j’étais là-bas avec le grand vaisseau qui labourait la mer et à peine je les apercevais encore, très petits, sur une pointe infime des terres.

Avec le bruit et le vertige de la mer dans ma tête, je ne voyais pas qu’une femme, en agitant seulement les mains, remue de la lumière et de la musique autour de la jeune vie charmée de son nourrisson. Elle fait une chose simple et nécessaire comme la mer elle-même en poussant ses coquilles le long de la plage.

Nous allâmes ensuite, dans l’après-midi d’or. Les sels de l’air brillaient comme des cristaux. Iule rompit un coin du gâteau de miel ; et nous n’avions pas épuisé tous les fruits cueillis dans la forêt. Mais tout à coup d’un large flot la mer monta, et elle se mit à courir en gémissant, le petit dans les bras. Moi aussi je criais dans ma colère, croyant que la mer allait nous atteindre. De loin nous la regardions venir ; elle bondissait comme un million de bêtes furieuses et elle était terrible. Si seulement elle escaladait les monts de sable, toute la terre eût été franchie d’une seule de ses lames ; et pas un arbre, la mort livide des sables, à l’infini.