D’angoisse le sein de Iule tarit ; elle se lamentait après la bonne forêt, vagissait comme une bête blessée et follement elle baisait la petite vie roulée dans ses cheveux.

Un grand vent souffla ; la nuit était tombée. Toute l’étendue fut noire comme si plus jamais le jour ne devait se lever. Et moi, dans cette épouvante, j’étais sans paroles, écoutant la mort aboyer. L’âme maternelle, l’âme héroïque et sauvage des races alors cria.

— Sauve l’enfant, fit-elle, cours devant toi jusqu’à la forêt, monte au plus haut d’un grand arbre.

Etant allé une dernière fois vers les eaux, je vis qu’elles s’étaient arrêtées.

Le vent de la forêt aussi quelquefois semblait rouler tout le ciel et ensuite il y avait toujours une barrière qui brisait sa force. Je touchai mon front avec mes doigts, comme un homme qui se réveille après un sommeil horrible. Un espoir immense m’attendrit, une confiance dans la bonté de la nature. J’étais là tremblant de tout mon corps, avec des paroles en moi comme les vagues de la mer. J’avais le sentiment infini d’une délivrance comme si à présent je me sentais dans les grandes mains qui à leur gré déchaînaient et refrénaient la mer épouvantable. Iule ! Iule ! Voilà bientôt le jour et la mer recule !

Pas à pas j’avançai, refoulant la meute des chiens pâles, entrant dans l’abîme avec ma poitrine nue, moi sans défense, presque l’égal des hommes qui de leur vaisseau fendaient l’abîme. Toujours un peu plus la terre libre sortait des eaux. Et Iule aussi de la dune regardait s’enfoncer la mer dans ses demeures hurlantes.

Je creusai avec la hache un trou profond. Le sable y était léger et doux comme un duvet. Elle s’y coucha, à bout de vaillance et d’agonie, appuyant l’enfant à la palpitation ardente de sa gorge. Ensuite je restai longtemps assis dans la nuit, les yeux fixés sur la barre toujours plus lointaine des eaux. J’étais sans idées : pourtant au fond de mon être quelque chose violemment s’agitait, la force sourde d’une pensée. Il y a une loi, Petit Vieux, il y a une harmonie qui règle tout et à quoi tout reste soumis. Voilà, oui, je crois que c’était cela qui montait et remuait en moi comme la mer elle-même. Et à la fin l’orient frémit sous les nuées claires, et le jour encore une fois était venu.

Nous dormîmes dans la fraîcheur salée de la dune. La paix, la sécurité furent sur nous. Une jeune humanité ainsi alla vers l’horreur inconnue et ayant vu redescendre la mer, s’endormit tranquillement au bercement des eaux. Nous étions revenus aux jours enfants du monde ; le pouls fiévreux de la tempête avait grondé en nous et à présent, près de la palpitation harmonieuse du flot, nous reposions sans effroi. Iule s’était couchée sur ma poitrine et sa poitrine à elle se recourbait en berceau autour du sommeil de l’enfant. Avec les mains, je les recouvrais tous les deux. Au-dessus de nous, il y avait la grande douceur bleue de l’air.

Quand je rouvris les yeux, les chiens livides de nouveau lentement montaient. Un orgueil fou me gonfla ; je descendis en criant vers la mer. Les eaux bondissaient à mes jarrets, elles rejaillissaient jusqu’à mes reins, et moi, un simple homme de la nature, déjà je jouais avec leur puissance mystérieuse. Je pris l’enfant, je le plongeai nu dans les sels ; toute la mer d’une fois passa, et ensuite, avec cette petite vie au-dessus de ma tête, j’étais là comme un homme dans une joie sacrée.

— Vois, criai-je, celui-là aussi est un homme. Lui et moi avons vaincu la mort.