La mer fut haute. J’entrai avec Iule dans les sables et la tins là sous mon amour. Je l’eus dans sa vie profonde comme si la mer et toute la beauté et toute l’horreur, je les embrassais à travers elle. Je n’avais pas connu cette sensation sublime dans le murmure doux de la source et du vent. Un cœur toujours s’égale à la mesure des choses qui l’entourent. Maintenant la mer violente avait monté sur moi ; j’étais un homme tout frémissant d’avoir affronté les Forces. Voilà, il passa dans cette minute d’amour l’éternité qu’il y a dans le silence et le fracas de la mer. Cependant alors je n’étais encore qu’une créature d’instinct sauvage.

Dans le soir, le soleil roula, rouge : il semblait plonger plus bas que l’horizon, attiré par l’abîme. Tout le ciel fumait comme une braise sous des loques humides. Et presque aussitôt la grande ténèbre régna, le vide hurlant des profondeurs. Nous étions montés sur la plus haute dune pour voir plus longtemps la lumière, debout par-dessus les houles d’or et de sang. Là-bas, la barre droite des eaux, dans un recul vertigineux, nous apparaissait cette fois la fin du monde. Oui, nous étions sur cette colline comme les premiers humains regardant pour jamais sombrer la mort du jour dans un cataclysme. Une angoisse jusqu’à la stupeur étreignait nos âmes muettes. La nuit nous fut une délivrance ; elle coula d’un flot plus énorme que la mer. Et à présent toute la plage à l’infini s’ourlait de petites lumières vivantes.

Iule et moi avec nos pieds nous remuions cette eau ardente. Notre ceinture ruissela d’une tunique de pierreries. Nous nous baisions avec des bouches comme des poissons enflammés. Et moi, innocemment, je lui disais :

— Petite Iule, ne crois-tu pas que ce sont là des morceaux de soleil tombés dans la mer ?

Le lendemain, nous marchâmes encore une partie du jour devant nous. Aucun être vivant sans doute n’avait passé par là. Nous perdîmes l’espoir de revoir jamais un visage humain. Nous n’étions pas tristes, nous éprouvions plutôt l’orgueil d’avoir découvert un coin du monde. C’était là aussi le sentiment avec lequel j’étais venu à la forêt : elle nous apparaissait à présent un point infime de l’univers à côté de la vaste mer. Quelquefois nous mangions la chair des coquillages ; leur goût nous laissait une fraîcheur brûlante. Bientôt la soif nous tortura : nos baisers étaient salés comme l’air et le vent. Tout le reste du jour nous errâmes, espérant un peu d’eau douce. Le soir fraîchit ; nous buvions à nos peaux la rosée nocturne. Mais le matin suivant, il plut : nous recueillîmes les gouttes précieuses dans nos mains. Iule toujours regrettait la hutte sous les arbres verts.

Un jour encore passa et à mon tour je commençai de pleurer en moi-même la forêt et le vieil ami. Je n’aimais plus la mer ; un poids effrayant de solitude m’écrasait. Cependant je ne pensais pas à retourner en arrière. Une force me poussait, le visage tendu vers les eaux, comme ma destinée. C’était là un grand mystère.

A la tombée du cinquième jour, comme nous étions assis dans la dune, le vent tout à coup charria des voix humaines. Mon cœur bondit : il avait bondi ainsi chaque fois que les hommes avaient apparu. Je pris ma hache et montai à la pointe des dunes. Ils étaient dix, le front farouche. Et Iule, près de moi, tenait l’enfant dans les bras. Nous voyant mi-nus sous nos haillons, ils nous crurent échoués sur la côte, après un naufrage. D’abord ils s’arrêtèrent, étonnés, défiants ; et puis ils se mirent à courir vers nous avec une grande clameur.

— Dites-nous où est l’argent, criaient-ils.

Leur langue était rude, aux consonnes sifflantes et brusques comme le vent. Je ne savais de quel argent ils voulaient parler.

Je pris Iule dans mes bras. Je n’avais pas peur. Si l’un d’eux avait porté la main sur elle ou sur Yantje, je l’aurais abattu avec ma hache. Je leur dis sans colère :