— Non, non, criai-je avec une vraie douleur, cela, je ne le peux. Les bêtes de la mer sont en elles. Il faudrait les porter là-bas où il y a des herbes et l’eau du ruisseau.
La révolte gronda. L’homme qui avait mesuré son épaule à la mienne fit un pas.
— Pourquoi nous parlais-tu des secrets si tu ne peux rien pour elles ?
Je répondis farouchement :
— Quand un arbre est pourri dans ses moelles, il n’y a plus qu’à le laisser tomber.
Une des mères vint à son tour, portant son fils, déjà presque un homme, dans ses bras.
— Oh ! gémit-elle, guéris-le moi. Il n’avait pas dix ans que déjà le mal était dans ses jambes et il ne marche plus. Pense à toutes les larmes que j’ai pleurées.
Des puissances aussitôt s’éveillèrent dans l’inconnu de ma vie. Il me vint un si grand élan d’amour que les eaux me jaillirent des yeux. On m’aurait dit : « Ce jeune homme jamais plus ne marchera ; » j’aurais répondu qu’il n’avait qu’à mettre un pied devant l’autre pour s’en aller par le chemin. Ma bouche trembla, avec cette parole à mes dents, et pourtant je restais là encore immobile et muet, bandé dans ma volonté.
Je vais dire une chose que quelques-uns seulement croiront : elle arriva si simplement que je n’en fus pas étonné moi-même. Je regardai ce garçon dans les yeux, je le serrai de toutes mes forces contre moi, et il était debout sur ses pieds. Je ne savais pas ce que je faisais. Mais cela, je le fis naturellement comme si de tout temps je l’avais fait. Je lui dis profondément :
— A présent je veux que tu marches.