Il fit trois pas sans l’aide de sa mère et dans le grand silence on entendait monter la mer vers la dune.
— Va, dis-je encore, puisque tu es guéri.
Et encore une fois, il allait comme j’avais dit.
Alors seulement les sanglots de la femme retentirent : elle le menait par le bras, toute secouée par des cris sans mots. Et avec son cœur à terre, elle marchait à côté et semblait lui aplanir les sables. Les autres maintenant me touchaient du bout de leurs mains. Tout le hameau vint à l’annonce du miracle : on regardait le garçon à petits pas s’avancer vers les eaux. La mère criait :
— Ne va pas trop loin, fils, tu pourrais ne plus revenir.
Moi, le petit pauvre des villes, avec ma seule volonté j’avais fait cette chose. Mon cœur s’était levé, j’avais dit à l’enfant paralysé : Marche ! Et il avait obéi à mon geste. J’étais pourtant simple et nu comme eux. Mais ceux-là étaient de ma race de misère à travers le temps et à cause de cela il m’était venu une grande force d’amour. Ces âmes rudes maintenant étaient douces et soumises entre mes mains. Nous eûmes un toit.
Tous les jours ils partaient recueillir le long des sables les épaves que le flot rejetait. Quand le ciel et la mer s’obscurcissaient, ils montaient au haut des dunes guetter les naufrages. Autrefois, ils avaient eu des barques. L’une après l’autre, elles avaient été emportées, avec ceux qui les montaient ; il leur en restait deux, qui leur servaient à pêcher le long des côtes. Le soir, devant les portes, le plus vieil homme récitait des histoires merveilleuses. Il y avait bien deux cents ans, ils étaient un peuple redouté. Ils avaient des maisons d’or où, autour des tables, on faisait bombance. La mer trois fois avait passé et deux fois ils rebâtirent de riches demeures. La troisième fois, il n’était plus resté que quelques hommes. Ceux-là étaient allés voler des femmes au loin. Mais les temps avaient pris fin : il n’y eut plus que de pauvres cabanes là où s’étaient dressées des tours.
Dans la ville d’où nous venions, on eût appelé ce hameau un ramassis de bandits. Ils ne semblaient pas faire plus de cas de la vie d’un homme que de leur vie à eux. Leurs pères avaient été des écumeurs de mer et, à leur tour, ils vivaient de rapines, au hasard de la tempête et des naufrages. Avec ma volonté droite entre mes tempes, je pensais : Si à ton commandement, celui qui ne pouvait marcher s’est mis à courir, il ne t’est pas plus difficile d’étendre ta main sur ces cœurs rudes et de les conduire là où ils doivent aller.
Le vieil almanach toujours battait sur ma poitrine. Je l’ouvrais à une page et puis, assis près d’eux dans la dune, j’allais jusqu’au bout de la page. J’étais étonné de tout ce qu’il renfermait de bon et d’éternel. Un seul homme peut-être l’avait écrit et il l’avait écrit pour tous les hommes. Un petit coin de terre, selon la pluie et le vent, suffit à faire pousser des essences hautes et durables.
Quand je refermais les feuillets jaunis, ils me disaient :