— Je serai toujours pour toi un homme que les autres n’auront pas connu, Iule. Cela, je te le dis sincèrement.
Elle riait à présent comme une petite chèvre avec sa lèvre haute.
Iule me donna vers la fin de l’été un second enfant mâle et déjà l’aîné courait droit parmi les sables. Ma vie monta, fut devant moi comme un peuple. Je tenais cette petite chair dans mes mains, et la terre entière était légère à côté. Je ressentais à la fois une grande force d’orgueil et de l’humilité. Est-ce que cela aussi n’était pas un miracle comme les saisons, comme l’arbre qui sort d’une faîne, comme le poids énorme de la mer ? Cependant il m’avait suffi d’une goutte de ma substance vive ; toute l’éternité avait crié dans le premier cri de l’enfant et ma volonté n’y était pour rien.
Au printemps suivant, nous partîmes avec les bêches. La terre se fendit, les fours brûlèrent ; ils commencèrent à bâtir des maisons. Entre eux toujours ils parlaient d’une grande tour. Un jour peut-être les marins passant au large verraient là des feux qui les mèneraient vers un port ; mais voilà, le bois manquait et eux aussi me parlaient de la forêt. Je disais :
— Toute la mer ne monte pas d’un flot.
Iule, dans le soir des dunes, doucement chantait. Elle chantait le cœur vert des solitudes et la chanson des eaux tièdes. Ses yeux étaient religieux, attendris par un mystère. Ils l’écoutaient émus et graves, avec une foi naïve. Le rêve, la douceur de la vie loin des rivages salés s’éveilla. Ils palpitèrent du désir de la terre aimable et fraîche sous des airs légers. Quand ils me demandaient si le temps n’était pas encore venu d’aller ramasser les glands, je m’en allais seul le long des eaux, pleurant comme un enfant. Cependant si quelqu’un, dans ce moment, avait tenté de souffler sur ma force, peut-être je l’aurais couché bas avec ma hache.
— S’ils connaissent trop tôt le repos sous les arbres, pensais-je, ils ne finiront jamais de bâtir la ville.
Il arriva que ces gens vivant au bord de la mer un jour jetèrent là les bêches et, ayant marché vers moi, me dirent avec des visages froncés :
— Voilà, nous irons là-bas sans toi.
— Hommes de peu de foi, leur répondis-je, depuis quand est-il écrit que le pasteur suivra son troupeau ? Lui seul connaît la route et il n’y a d’herbes que là où il passe.