Ce fut notre dernière nuit dans la hutte du bois : à pointe d’aube, dans la sueur fraîche de la terre, d’un cœur libre je partis avec elle. J’allais vers le travail et le pain. Je fis là mon premier acte conscient d’homme.

Le vent matinal tordait comme de légères chevelures les fumées au-dessus des paillotes. Sitôt que nous fûmes arrivés devant la table, le chef au visage dur appela une de ses brus et dit :

— Tu les prendras sous ton toit, comme tes enfants.

Cette femme alors nous mena vers la cabane et coupa deux larges tranches de pain. Et ensuite elle emplit d’une décoction de café un bol que nous nous passâmes de la bouche à la bouche. Puis de nouveau le vieillard vint et ils l’appelaient entre eux le Père. Et il dit :

— Voilà, toi et elle d’abord puiserez l’eau à la mare et avec cette eau vous tremperez l’argile.

Cet homme ne s’occupa pas autrement de nous. Il parlait peu et ne disait que les paroles nécessaires, comme un roi. Frilotte, à mesure, les pieds dans la flaque, emplit donc les tines, et je les charriais vers les hommes chargés de pétrir la terre. Sa patience, sa bonne volonté maintenant s’égalaient à mon courage. Elle haïssait ces gens comme des maîtres, elle était encore trop près de la vie libre du bois, et cependant un étrange respect la rendait craintive : elle leur obéissait avec humilité.

Elle vint près de moi sous la paillote, à la pause du midi. Nous rompîmes ensemble le premier pain du travail. La femme nous enveloppait de regards défiants et pourtant n’osait s’opposer à la volonté du Père. Elle nous dit :

— Mangez et buvez.

Le pain était aigre et dur ; les petits pauvres comme nous ne sont pas difficiles. Mais l’aîné des fils, plus grand que moi d’une tête, par jeu ou rancune, jeta vers nous une poignée de sable qui fit craquer les bouchées sous nos dents. Celui-là agissait méchamment, car nous avions mérité de manger le pain pur aussi bien que lui. Avec une force de chat sauvage, je lui sautai à la gorge ; il roula ; je frappais son visage avec mes poings. Le Père au bruit de la rixe arriva.

— Petit Vieux a raison, dit-il quand il connut le motif pour lequel nous en étions venus aux mains.