Il réprimanda la femme pour nous avoir donné de la miche moisie et le garçon pour l’avoir poudrée de sable. Et ensuite elle et moi nous dormîmes l’un près de l’autre, sous le midi brûlant. Maintenant aussi la mère donnait tort à son fils.
Jusqu’au soir Frilotte puisa l’eau à la mare et puis moi, je roulais cette eau vers l’aire où les hommes gâchaient. La lune monta ; un tourbillon léger de fumée dansait à la crête des fours comme une ronde de petites filles en tuniques blanches. Dans la nuit pâle les hauts cônes braséèrent ; ils ressemblaient à des palais en feu dont les rouges soupiraux inquiétaient la plaine. Une lassitude heureuse courbait nos membres. Nous avions pris notre part du repas en commun : le pain et la pomme de terre avaient comblé notre faim. A présent nous étions assis au seuil de la cabane et nous écoutions crépiter les houilles. La femme nous appela et dit :
— Le garçon couchera avec les garçons et la fille avec les filles.
Derrière les portes fermées, des ronflements puissants montaient. Frilotte, avec un sentiment fier, avança le front comme une vraie petite femme :
— Embrasse-moi, Petit Vieux, dit-elle.
Là-bas, nous dormions sous les arbres l’un à côté de l’autre et elle ni moi n’avions encore échangé le baiser.
— Fais ce qu’elle te demande, puisque aussi bien elle est ta femme.
Quelqu’un ainsi parla de qui nous ne voyions pas remuer la bouche dans cette nuit d’été. Et je l’embrassai dans les cheveux sans honte.
C’était le mois des nuits brèves. Une clarté passait, le frisson du petit jour comme derrière une porte un flambeau. Aussitôt les lits étaient remués de réveil. Dans l’aube pâle des formes se levaient et se répandaient à travers le camp comme des ombres, comme des parts attardées de la nuit. Et nous aussi, dans le petit jour gris, nous étions pareils à des ombres. Une fraîcheur coulait de la hêtraie jusqu’à ce sol brûlé et aride. La senteur verte nous rappelait la hutte solitaire, au cœur du taillis.
Avec les jours, le regret s’émoussa : nous parlions de la petite maison du bois sans douleur, comme d’un souvenir lointain. Les grands chênes rouges furent pour nous comme des parents restés en arrière tandis que la caravane s’enfonce à travers le vaste monde. On les aperçoit encore un peu de temps et puis ils s’effacent à l’horizon. Frilotte maintenant allait et venait, des bannes de sable fin dans les mains ; elle passait ce sable au tamis et ensuite elle me l’apportait. Je sablais de poudre d’or l’aire où à mesure les autres enfants mettaient sécher les haies de briques avant de les porter aux fours. La joie résida en nos gestes alertes et précis. Le pain aussi avait une saveur plus tonique depuis qu’il nous payait de notre labeur. Le soir et le matin, une des filles de la cabane disait à haute voix la prière ; les autres se signaient quand elle avait fini : et à notre tour nous faisions le signe de croix comme des chrétiens vers l’orient.