Quand la nuit tombait, nous allions regarder flamber les fours ; ils dominaient la plaine nue. Cependant très loin, vers l’orient, les lumières d’une ville brûlaient comme des lampadaires. C’était une ville toute jeune : peut-être il y avait là déjà des malheureux, de petits pauvres comme nous sans gîte et sans pain ; elle lignait de feux tout l’horizon. Et la campagne, l’arène dévastée et sans végétations toujours un peu plus diminuait à mesure qu’elle avançait. C’est pour cette ville que de l’aube à la nuit, le camp travaillait, moulant l’argile dans les formes et les portant cuire ensuite aux fours. Inépuisablement les briques sortaient de la terre, montaient, se dressaient en tours rouges par simulacre des maisons qu’elles serviraient bientôt à bâtir.

Partout où passaient les briquetiers, le sol se vidait de ses sèves, un désert naissait. Il y avait des années qu’ils étaient en marche ; ils arrivaient toujours après les moissons et ensuite les moissons ne repoussaient plus. Ils étaient maigres et desséchés comme la terre ; leurs yeux étaient consumés de feux noirs comme les fours. Ils ne connaissaient pas le repos des dimanches. Quelquefois entre eux, avec des faces nostalgiques, ils se parlaient du village natal. Et nous étions, nous, deux petites graines d’humanité, germées du passé des cités. Nous avions renoncé à la vie libre pour prendre notre part de la sueur des hommes qui travaillent. Avec les autres nous marchions par la plaine du pas d’une tribu. Vers le soir il nous arrivait de demeurer tristes sans cause.

Un jour la vieille femme du chef, étant à la table avec les autres hommes, passa la main sur le front de Frilotte et dit :

— N’est-ce pas une chose étrange ? Notre petite Iule avait le même regard que celle-ci.

Et Iule était une fille qu’ils avaient eue autrefois et qui dormait sous un tertre, dans le cimetière.

— Voilà, oui, mère ! tu as dit la vérité, s’écrièrent les hommes. C’est là une chose étrange.

Elle prit donc l’habitude de l’appeler de ce nom léger et musical ; et moi aussi je finis par ne plus l’appeler autrement. Iule, c’était comme le vent dans les chênes, comme le cri d’un jeune oiseau, comme la petite eau d’une source sous bois. Cela ressemblait aussi à la chanson qu’une nourrice chante près d’une enfant. Elle fut très fière de porter un nom que la fille des maîtres avait porté. Elle me disait :

— Pense un peu à cela. Hier j’étais Frilotte et maintenant je suis Iule. Est-ce que tu ne me trouves pas changée ?

Comme on lui mettait plus de beurre qu’à moi sur ses tartines, Iule le raclait avec le couteau et l’étendait sur mon pain. Moi, je ne cessais pas de m’appeler le Petit Vieux. Même en changeant de nom, je serais demeuré celui qui traîne un faix de vieille humanité.

Une fois elle commença à me reparler du bois comme, au temps de nos famines, elle me parlait du pain. Elle tourna vers les arbres des yeux aigus qui semblaient regarder la hutte. Elle avait aussi une autre voix ardente et fiévreuse. Mais je vivais maintenant de la vie de la tribu ; je ne pris pas attention à sa plainte. Lui montrant les cônes dans la plaine, je dis :