Je lui dis :

— Ce sera comme tu voudras. Dis, toi.

J’aurais voulu qu’elle me montrât la forêt en secouant la tête ; mais elle se leva, elle mit la main sur le bras du jeune garçon en riant.

— J’irai avec toi, puisqu’il le veut, fit-elle.

Ce cœur de Iule était plein de détours. Elle parla comme si j’avais décidé que nous suivrions ces hommes inconnus. Quand j’étais un petit pauvre des villes, je lançais en l’air un caillou. Selon qu’il tombait, je faisais une chose ou l’autre. Et à présent c’était elle qui était ma destinée.

Nous quittâmes donc la hutte. Des palombes amoureusement sanglotaient. Un brouillard bleu fumait sur la forêt. Toutes les herbes scintillaient. Jamais le matin ne m’avait paru plus beau. Et j’avais fixé mes souliers par une liane à mon cou, Iule portait sa belle robe roulée dans le sac. C’est ainsi que nous gagnâmes le campement des bûcherons.

Le jeune homme poussa la porte de la maison de planches. Il dit joyeusement à Iule :

— Il n’y a que toi de femme ici. Les autres sont dans la forêt plus loin.

Ensuite il nous coupa du pain. Mon Dieu ! le goût nous en était toujours resté aux dents ; cependant nous croyions, elle et moi, en manger pour la première fois.

Ce fut le recommencement de notre ancienne vie chez les hommes. L’instinct d’humanité encore une fois prévalut, nous fit accepter le vague lien social dont demeurait unie cette tribu au fond des bois. Elle se composait d’âmes simples et rudes qui avaient les silences, la vie dormante des petites mares de soleil au creux des ravines. Ils vivaient parmi les arbres, ligneux et indestructibles, avec une sève sauvage et de tendres moelles. Un durable compagnonnage au cœur vert des solitudes les unissait d’une affection tenace sans paroles. Ils n’éprouvaient pas le besoin de se rien dire, ayant tous les mêmes idées et dépourvus de mots pour les exprimer. Lequel d’entre eux le premier était venu à la forêt avec sa hache, ils l’ignoraient : c’était une ancienne tradition qui se perdait dans l’âge même de la silve. Leurs générations s’étaient épuisées à toujours frapper au cœur les grands chênes : là où ils passaient, des fleuves de sèves coulaient et ne diminuaient pas les intarissables fontaines de la vie. Comme les briquetiers, ils marchaient devant eux, faisant une œuvre obscure, frappant en tous sens des coups qui retentissaient aux matrices de la terre. Ils ne raisonnaient pas la destinée qui les poussait à travailler sans trêve pour les villes.