La plupart n’avaient pas dépassé la limite des hameaux. Quelquefois ils allaient y chercher des femmes et s’y mariaient. Les noces étaient brèves et s’achevaient sous les arches bleues de la forêt, dans la nuit des huttes. Quand l’un des leurs mourait, on le clouait entre des planches fraîchement sciées et ensemble, en se relayant, on le portait au cimetière, très loin. C’étaient les seules corvées qui les rattachaient à la vie des autres hommes. Ils étaient doux et dissimulés, un peu tristes.

Iacq était le nom du garçon. Il m’apprit à manier la cognée. Après que l’arbre était tombé, il fallait abattre les branches ; les grosses passaient à la scie ; on bottelait les moyennes en falourdes ; les brindilles formaient des fagots et des balais. Les maîtres bûcherons seulement frappaient l’arbre au pied.

Iacq me dit :

— Je t’apprendrai à abattre les chênes.

Ce jeune homme était une grande force de vie. Quand celui-là riait, les oiseaux se taisaient, tout le silence de la forêt était rompu. C’était un vrai fils des bois, et pourtant il n’avait pas la taciturnité des autres enfants de la tribu. Sa gaîté d’homme sain et robuste tranchait sur leur vie sourde et renfermée. J’admirais sa vigueur calme tandis qu’il jetait la cognée, cambré sur les reins, le torse tordu de côté. Le fer s’abattait, faisait une large blessure, mousse et mouillé d’avoir frappé dans le sang vert. Iacq semblait cogner dans l’ivresse joyeuse de sa force, les muscles câblés à l’égal des nervures puissantes du hêtre. Sa cognée vibrait, avec un ronflement de grosse mouche quand on l’entendait de loin. Quelquefois il coupait son rude labeur d’une chanson chantée à tue-tête, ou bien il sifflait, imitant les oiseaux.

Je ne connaissais pas encore la souffrance des arbres : les coups de la cognée me donnaient envie de frapper à mon tour. Un jour, comme il me défiait en plaisantant, je ramassai la lourde masse ; je la lançai à la volée ; elle s’abattit à côté de l’entaille, s’enraîna aux moelles profondes. J’eus le vertige d’avoir entré le fer dans un torse humain, dans une vie d’or et de sang. L’arbre frémit de tout son feuillage : un fracas sourd se perdit aux silences de la forêt. Et à présent je n’ignorais plus ma force. Iacq cessa de rire et dit :

— Toi, tu seras un bûcheron.

Nous étions là, dans la coupe, huit hommes et Iule. Le reste de la tribu s’éparsait de clairière en clairière. Ils avaient des huttes comme les nôtres : ils étaient plus nombreux et des femmes préparaient leurs repas. Ce fut Iule qui fut chargée du ménage dans notre camp. Elle allumait le feu, passait l’eau ensuite sur la cafetière. Une décoction de chicorée trempait notre pain bis pendant le jour. La fumée montait sous les arbres, se ouatait en légers flocons bleus qui ne se dissipaient que lentement, roulaient au vent jusque dans les combes. Le soir, la flamme dardait plus haute : Iule alors mettait cuire les pommes de terre. C’était, avec de la couenne de porc, notre habituelle nourriture. Ces gens de forêt n’en connaissaient pas d’autre. Iule et moi demeurions surpris qu’ayant les fruits et les bêtes du bois, ils se contentassent de ces simples aliments. Leur probité était farouche : ils vivaient d’une pauvreté volontaire, dans la large abondance de la terre. Aucun d’eux ne pensait qu’après tout celle-ci est aux hommes qui peinent et ahannent à son flanc. Ils respectaient les antiques défenses, soumis à leur destin, vaillants et nus. Une fois je tuai d’un coup de bâton un jeune lapin et le rapportai à la hutte. Iacq à grandes dents en mangea. Les vieux, eux, n’étaient pas contents. Je compris que nous seuls, Iule et moi, avions connu la vie libre.

Dès l’aube, le travail commençait. Le premier frisson du jour glissait aux cimes, une vapeur glauque duvetait l’ombre humide. Et puis la clarté descendait, fraîche, trouble encore comme une grande onde après les vannes levées. Les profondeurs restaient longtemps brumeuses ; un brouillard violet de proche en proche s’irisait aux filtrées du soleil, obliques et mobiles comme des colonnes oscillantes. La cognée bondissait comme un palet d’or. Les coups faisaient trembler le ciel au-dessus des arbres.

Midi amenait une trêve : un lourd sommeil pesait ; le bourdonnement des grosses mouches planait ; et les hommes, couchés au frais des mousses, avec leurs larges torses écroulés, eux-mêmes ressemblaient à des troncs abattus. Un des vieux ensuite frappait dans les mains : on abattait jusqu’au déclin du jour. Puis l’ombre fraîchissait, bleue comme au matin ; le mystère descendait. Mon Dieu ! c’étaient là des sensations que nous connaissions depuis longtemps ; et pourtant, mêlés à cette vie de la tribu, elles nous semblaient toujours nouvelles. Iule, entre le temps des repas, liait avec des hardes les falourdes et moi quelquefois je laissais reposer la hache, écoutant rire les pies ou hennir le pivert.