Iacq un jour me donna une pipe et du tabac. Il me plaisait à cause de sa gaîté et de sa force et cependant je me défiais de lui, je n’aurais pu dire pourquoi. Peut-être il avait pour Iule un regard qui n’était plus le même quand il le tournait vers moi. Je ne songeais pas à m’expliquer ce sentiment. Le don de la pipe nous lia. J’éprouvais un réel bonheur à fumer comme les vieux qui m’entouraient.
— Vois comme il est bien, ce garçon, me disait Iule. Il partage avec toi ce qu’il possède et toi, c’est à peine si tu lui parles.
J’aurais voulu lui répondre qu’elle prenait trop attention à lui ; souvent ils s’en allaient ensemble rire derrière les huttes. Et puis, tirant sur la pipe, je haussai les épaules comme si c’était là un secret qui ne me regardait pas. Je n’éprouvais pas de jalousie : il me semblait naturel qu’elle le trouvât plus beau que moi, le Petit Vieux.
Iacq, d’ailleurs, n’eût pas mis un pas devant l’autre pour lui faire plaisir. Il la traitait comme une petite bête singulière qui criait et pleurait sans cause. Une fois, comme il la plaisantait sur ses maigres jambes, elle lui mordit la main et courut se cacher dans le bois.
Son dépit dura deux jours ; elle me dit qu’elle le détestait ; elle voulait retourner à la hutte chez nous. Et ensuite elle se remit à rire avec lui. Il semblait bien plus cordial quand elle n’était pas là. Je crois que dans l’esprit de ce Iacq, il y avait l’idée que Iule était un peu un jouet vivant. Il avait été la chercher au cœur du bois ; il n’avait pas fait autrement qu’un homme sauvage à la chasse des femelles. Elle était pour lui comme une jeune proie de laquelle il aimait rire et s’amuser, une proie avec une autre âme que la sienne. Oui, je pense, c’était là son idée.
Je pris goût au métier. Quand l’arbre était très haut et qu’en s’écroulant il eût fracassé les arbres à l’entour, je passais mes crocs et montais à la tête. A grands tours de cognée, je sapais les branches. J’étais là-haut comme le pivert qui donne des coups dans l’aubier et fait sortir les insectes. Moi je faisais envoler les oiseaux. Je dominais les silences de la forêt.
C’était là encore, après tout, une vie sauvage : j’avais pour compagnons les ramiers et les geais. Et un sentiment que j’avais connu chez les briquetiers m’était revenu, la fierté de n’être pas inutile et de gagner mon pain, comme il était dit dans le vieil almanach. Le soir, après le repas, en fumant ma pipe sur le pas de la maison, j’avais vraiment la conscience d’être devenu un homme.
Maintenant aussi nous connaissions le repos du dimanche. Ce jour-là, les cognées et les scies demeuraient inactives. Les bûcherons remontaient vers les hauts campements ; quelquefois ils marchaient jusqu’aux hameaux.
Une fois Iacq me dit :
— Toi qui sais lire, lis dans le livre.