Aucun des hommes de la tribu n’avait appris à épeler les lettres. Les mères, en croisant leurs mains, leur avaient enseigné la prière, au temps de leur petite enfance. C’était la simple oraison du pain : ils la récitaient avant et après les repas. Le bonhomme Jean aussi la disait à voix haute avant de commencer la classe et ensemble les petits la répétaient, dans un bourdonnement bas qui traînait un instant sous les solives enfumées. Iule et moi l’avions oubliée depuis notre retour à la forêt.

La futaie, sous le vent et les pluies, se dépouilla. Au matin la terre craquait sous le givre et maintenant chaque dimanche je lisais à voix haute dans le livre pour Iacq et les vieux. J’épelais d’abord, un doigt sur les lettres, comme faisait le vieux maître. Il y avait des mots desquels je ne venais jamais à bout ; mais je tâchais d’en saisir le sens et ensuite, ligne par ligne, je lisais. Cette petite maison où un humble garçon ignorant élevait la voix et disait les choses éternelles dans la solitude nue, avait sa beauté. Je ne l’ai compris que plus tard. Si d’autres, selon leurs forces, s’en allaient, comme je le faisais là, répandre la bonne parole chez les hommes des hameaux et des bois, l’humanité y gagnerait des âmes nouvelles.

On travailla jusqu’aux grosses neiges. Le gel n’arrêtait pas les cognées : elles frappaient au cœur des grands arbres dans la mort des sèves. Un silence plombait l’air dur ; il n’était déchiré que par le graillement des geais et la clameur rauque des corbeaux. Les hommes de la nature ne sentent pas le froid : leur sang demeure jeune et chaud sous les glaçons. Sitôt que mes mains avaient touché la cognée, une force de vie coulait en elles, je frappais droit mes coups, réchauffé jusqu’aux moelles. Ah ! Iule ! quelle joie c’était pour nous maintenant, la grande forêt d’hiver avec ses cristallisations qui filigranaient les moindres branches à l’égal des orfèvreries scintillant là-bas à l’étalage des marchands ! Ni toi ni moi jamais n’avions rien vu de plus beau. Il nous semblait que notre cœur battait plus sonore près du cœur rigide de la nature, dans toute cette immobilité figée des anciens frissons de l’été. Nous étions la chaleur des anciennes humanités survivant aux cataclysmes du monde. Les races criaient la vie en nous quand autour de nous régnaient les apparences de la mort.

Ensuite les grandes neiges tourbillonnèrent : il fallut se frayer un chemin à travers l’avalanche, se rabattre sur les hauts campements. La tribu, la grande famille disséminée dans les coupes, se reforma sous des toits plus solides que le précaire abri des huttes. Il y avait six vastes cases, avec les fours à pain, l’étable aux chèvres, la soue aux porcs. Une sorte de noyau humain vivait là d’une vie commune à la limite des triages. Des mères allaitaient leurs enfants près des grands feux de bois. Les aïeules aidaient à pétrir le seigle ou réparaient les hardes. De vieux hommes, d’anciens bûcherons, perclus d’ans et de maux, desséchés jusqu’à l’os, expiaient les immémoriaux outrages de la forêt. Ceux-là traînaient d’étranges infirmités qui faisaient penser aux ganglions des arbres tourmentés dans leur croissance.

L’alcool était leur grande tentation à tous : il était proscrit au camp ; ils se dédommageaient dans les villages. Iacq lui-même, cet honnête garçon, une fois rentra ivre-mort : il avait rencontré d’autres gars avec lesquels il s’était battu jusqu’au sang. Il eût péri dans les neiges si un des vieux, qui était allé boire aux cantines avec lui, ne l’avait ramené sur ses épaules. Iule l’admira. Elle me dit étrangement :

— Toi, Petit Vieux, tu n’aurais pas fait cela pour moi.

Elle parlait là comme si une fille eût été le motif de la rixe.

Les cases, d’ailleurs, ne chômaient pas dans l’hiver de la forêt. Avec les genêts on faisait des balais. De menus branchages servaient à tresser des corbeilles et des jardinières que, vers le printemps, des marchands venaient acheter. C’était la même industrie que chez les hommes du désert ; mais ceux-là employaient l’osier.

On réparait aussi les outils. Dans le soir, les crassets s’allumaient. J’ouvrais le livre ; le doigt sur les lignes, je lisais. Une lumière était dans les yeux tandis qu’à petites fois, en me reprenant, je développais naïvement les maximes ou commentais à ma façon les histoires. Quel bel auditoire c’était, ces rugueux visages tannés par les hâles, ces âmes de simples montées au pli des fronts, tendues dans l’effort de comprendre ! Je croyais que toute la forêt m’écoutait.

Cependant un malentendu subsistait entre ces gens des cases et nous. Ils avaient la vie régulière d’une tribu fixée dans la forêt. Iule et moi étions pour eux des êtres suspects, échappés des villes et venus se terrer dans les bois. Ils éprouvaient la défiance sourde des créatures résignées au servage à l’égard des libres enfants de la vie. Etait-ce moi qui leur étais inférieur, avec mon instinct farouche ?