J’avais aussi une âme à la fois plus sauvage et plus tendre, une âme qui ne voyait pas tout de suite le mal autour de moi. J’avais cru détester les hommes : je ne ressentais contre eux nulle rancune profonde ; cependant il y avait entre l’humanité et moi notre ancienne vie martyrisée.
Iacq était l’unique homme des camps que j’aimais réellement : je serais parti avec lui au bout de la forêt. Si seulement il avait voulu appeler moins souvent Iule pour rire avec elle derrière les cases, j’aurais été tout à fait son ami. Elle avait toujours le sang aux joues ensuite ; le rire la laissait toute frémissante.
— Oh ! disait-elle, ce Iacq est un si étrange garçon… Tu ne peux te douter de ce qu’il me dit !
Elle me regardait, recommençait à rire et je ne savais jamais ce que Iacq avait pu lui dire. Je n’aimai plus ce jeune homme d’un même cœur confiant, bien qu’après tout, avec cette folle de Iule, les torts peut-être n’étaient pas entièrement de son côté. Il riait d’ailleurs avec toutes les femmes. Celles-ci entre elles parlaient d’une fille qu’il connaissait dans les hameaux.
Un jour un des hommes revint de la forêt et dit :
— Les neiges ont fondu.
On rassembla les hardes, on noua les pains dans les draps. La petite troupe un matin reprit le chemin des cabanes.
Avec les jours il vint des oiseaux, les premiers chants timides de l’année. Les ciels furent hauts ; un jeune et mâle soleil éclaira la repousse des feuilles. Ma joie était vierge et fraîche comme le réveil de la nature. Toute la forêt chantait en moi et Iacq sous les arbres chantait avec sa gaîté de jeune géant. A présent, quand ils se regardaient, Iule et lui, c’était pour rire ensemble avec des voix étouffées comme si moi je ne comptais plus pour eux. Ou bien il lui faisait signe et ils allaient à deux derrière la hutte. Il me parlait doucement ; il me donnait plus souvent du tabac ; et Iule aussi se frottait contre moi avec plus de tendresse. Tous deux parurent s’entendre pour endormir mes défiances à propos d’une chose qui devait me rester ignorée. Jamais elle n’avait été aussi caressante ; elle avait des frôlements de petite chatte joueuse. J’étais troublé de l’entendre quelquefois soupirer auprès de moi.
Pourquoi me dit-elle un jour qu’elle m’aimait mieux que Iacq ? Son élan fut spontané et sincère, bien que je ne lui eusse rien demandé. Si elle m’avait dit au contraire qu’elle me préférait ce garçon, je l’aurais traînée par les cheveux. Je commençai seulement alors à me douter qu’ils me cachaient quelque chose. Je ne croyais à rien de mal, c’était plutôt le sentiment qu’entre elle et lui régnait une entente pour s’abandonner librement à leur humeur enjouée. Iule aimait le plaisir et je n’étais, moi, que le maussade Petit Vieux. Si j’avais pu soupçonner de quoi toujours ils riaient ensemble, je n’aurais pas éprouvé d’ennui. Mais voilà, quand j’étais là, tous deux se pinçaient les lèvres et cessaient de rire.
Il arriva plusieurs fois que Iule elle-même allât prendre le tabac et en bourrât ma pipe. Je ne savais pas si c’était Iacq qui l’envoyait ou si elle l’avait fait d’elle-même, et alors quel droit avait-elle sur le tabac de Iacq ?