— Non, vois-tu, lui dis-je une fois, je ne fumerai plus de son tabac. C’est une idée que j’ai. Tu peux le lui dire de ma part.
Iule aussitôt se mit à crier aigrement que le tabac de Iacq était le mien, que tout d’ailleurs dans la hutte était en commun.
— Il ne me plaît pas, répondis-je. C’est mon idée. Je n’ai pas autre chose à te dire.
— Iacq est un si étrange garçon. Il pourrait se fâcher et tu n’es pas le plus fort.
— J’ai planté la cognée droit au cœur du chêne. Il peut venir, je ne le crains pas.
Sans doute elle rapporta mes paroles à Iacq, car il vint le lendemain m’offrir lui-même du tabac, et comme j’écartais sa main, il me dit sans colère :
— Pourquoi me fais-tu cette injure ? Je t’assure, je te l’offrais de bon cœur.
J’aurais dû lui tourner le dos, puisque c’était mon idée de ne rien accepter de lui et que je l’avais dit à Iule. Mais il paraissait sincère et me parlait comme un homme déterminé à ne pas garder rancune. Le courage me manqua ; j’avançai la main, il la pressa dans la sienne. Et à présent encore une fois tous deux riaient.
Un matin avec Iacq j’avais gagné une coupe reculée. J’étais là dans un arbre, travaillant de la cognée dans les hautes branches. Lui aussi, à une petite distance, frappait au cœur d’un hêtre. Le fer sonnait après le fer, les coups se répondaient comme des voix dans la jeune vie de la forêt. Depuis deux jours, il cessait de me parler ; il avait dans les sourcils un pli de volonté. Je ne savais pas encore quel projet mûrissait chez ce garçon fourbe. Nous étions donc venus ensemble à la coupe, sans rien nous dire ; et puis nous avions joué de nos cognées. La sève nouvelle me grisait, mon sang courait rapide dans mes artères. Chacun de mes coups retentissait en moi et m’étourdissait comme si ma vie adhérait à celle de l’arbre, comme si moi-même j’étais une des branches gonflées du flux vert qui charriait le printemps. Je cessai tout à coup d’entendre la cognée de Iacq et, ayant regardé à travers les feuillages, je le vis qui courait sous bois du côté des huttes.
Ma force tomba, je serais roulé à bas du chêne, dans la peine d’angoisse qui m’étranglait. Il est allé rejoindre Iule, pensai-je. Et un tel mouvement de douleur et de jalousie, je ne l’avais pas encore ressenti. Je me laissai glisser, l’écorce dure me râpait les membres ; et avec ma cognée dans les mains, à mon tour je courus devant moi. Il entra dans la maison de planches, appela Iule, et elle n’était pas là. Alors du seuil il cria plusieurs fois Iule ! Iule ! doucement, en se tournant vers les limites de la clairière. Elle apparut derrière les arbres avec une charge de bois ; de loin elle lui souriait. Maintenant moi je me tenais caché, écrasant mon cœur contre la terre.