Ce fut le premier mouvement trouble de la nature. Elle trembla devant mon bras armé. Elle me sentit vainqueur et se tourna contre le vaincu. D’autres femmes ainsi l’avaient fait avant elle. Cependant cet homme l’avait désirée d’une chaude passion de sang et de jeunesse. O Iule ! étrange cœur violent et mobile, il t’avait dit les mots d’amour ! Elle le vit dans sa beauté calme, s’offrant fièrement à la mort et sans doute elle l’admira, car tout à coup, me saisissant le bras :
— Je ne veux pas. Si tu le manquais, il ne te manquerait pas, lui.
Moi alors, de toute ma force, je jetai ma cognée. Elle s’enfonça profondément dans la terre, devant Iacq. Et je dis à Iule :
— Ce n’est pas tant à cause de toi que parce qu’il est venu sans sa cognée.
Il me regarda, les yeux droits.
— Je n’aime pas te devoir la vie, à toi le plus jeune. Et cependant je le dis : Si tu aimes cette fille, prends-la ; je ne mettrai pas un pas devant l’autre pour te la disputer.
Si comme moi, il eût conquis Iule sur la misère et la douleur, il eût préféré la mort. Mais sa chair seule hennissait : Iule n’avait été pour ses convoitises de mâle qu’un butin de chasse, la tentation et la poursuite d’un gibier dans l’odeur âcre de la forêt. Il s’éloigna en sifflant ; je le vis reprendre le chemin de la coupe ; et, à mesure, la petite chanson, douce comme le flûtet du vent, s’enfonçait avec lui sous les arbres. Maintenant je sanglotais, la tête dans les poings, écroulé parmi les fougères, sans orgueil et faible comme un enfant. Toute ma colère était tombée, je n’en voulais ni à Iule ni à ce garçon sauvage. C’était une peine molle, un mal sourd de mes fibres, avec un même cri qui revenait toujours :
— Pourquoi as-tu fait cela, Iule ?
Cependant je n’aurais pu dire quelle chose mauvaise avait faite Iule. Elle me caressa les cheveux : elle s’était assise près de moi et me tenait la tête dans ses genoux.
— Si tu veux dire que j’ai ri avec ce garçon, oui, j’ai eu tort, fit-elle. Il m’appelait constamment derrière la hutte et là il me serrait de toute sa force contre lui. Il voulait toujours m’embrasser. Moi, je me défendais comme je pouvais et je riais. Une fois il m’a dit une chose étrange que toi, Petit Vieux, tu ne m’avais pas dite encore. Vois-tu, cela, je ne te le répéterai pas.