Il me semblait qu’il nous avait volé une part de notre secret. Je le détestai, je détestai soudain encore une fois tous les hommes. Mais elle m’attirait en riant, dans son libre instinct d’amour.
— Laisse-le crier. Est-ce que je ne suis vraiment pas ta femme à présent ? S’il vient, je lui dirai qu’il ne dépasse pas l’endroit où tu as planté la cognée.
La sauvage passion du bois se déchaîna. Je dis à Iule :
— Ecoute. C’est fini entre les hommes et nous. Toi et moi nous irons jusqu’à ce qu’il n’y aura plus autour de nous que la nuit verte du bois. J’ai sommeil de toi. Il y a si longtemps que tu n’as plus dormi près de moi, avec ta tête contre ma poitrine.
L’homme s’en alla. Et puis Iule, en se coulant derrière les arbres, entra dans la maison. Elle noua dans le sac ses hardes et les miennes. Moi, j’avais ramassé la cognée et la portais sur mon épaule. Ainsi nous quittâmes le camp.
Comme la graine poussée par le vent, nous allâmes devant nous. Iacq souvent m’avait parlé de la grande forêt qui s’étendait vers l’ouest. Celle-là, Iule et moi ne la connaissions pas encore. « Vois-tu, me disait-il, en marchant tous les jours de l’aube à la nuit, il faudrait des semaines pour en faire le tour. Aucun homme vivant, y étant entré, n’en est sorti. » C’était déjà l’après-midi ; nous nous orientions vers la courbe du soleil. Aux limites de la futaie, des essences touffues apparurent, la vie végétale nous enveloppa comme une mer, et maintenant une lassitude, une langueur infinie nous avait saisis. Nous faisions quelques pas et puis nos bouches se cherchaient. Un feu très doux nous consumait. La terre autour de nous aussi entrait en amour.
— Je n’irai pas plus loin, dit-elle. Vois comme mon cœur bat.
Mon Dieu ! quelle folie ! Je laissai tomber la cognée et j’étais là, baisant sa petite gorge avec un grand tremblement froid. Notre chair cria l’une vers l’autre, palpitante, blessée, le divin tourment de la substance, toute la durée des races en nous depuis les origines.
Je dis une dernière fois faiblement :
— Te fais-je mal ainsi ?