Un vent léger bruissait, agitait sur nous les feuilles. Il n’y eut plus que deux créatures qui avaient échangé le don sacré de la vie.
O petite Iule ! C’était pour cela que toi et moi, le premier jour, nous étions venus vers l’arbre, du fond de la misère horrible des villes. La destinée avait commencé pour nous par l’échange d’un morceau de pain et à présent nous nous étions donné la vie à travers le temps sans limites. Je pleure doucement à évoquer l’heure inouïe.
Iule ! Iule !
Cette nuit dans la forêt où tout entière avec ta chère vie chaude, tu fus dans ma main ! Cette nuit d’étoiles et de frissons sous le chêne, avec des draps de rosée à notre lit, avec la bouche fraîche du vent buvant nos soupirs à nos bouches ! L’ombre d’or et d’azur palpitait, tendre et farouche ; et nous étions à présent, toi et moi, une même chose de vie. Nous ne savions plus où l’un commençait à devenir l’autre. Je te donnai pour la première fois le nom de femme. Je ne cessais pas de t’appeler : Ma femme, et toi tu me disais : Petit Vieux, avec une voix que je n’avais pas encore entendue. Et puis le matin se leva : tu mis ta main devant ton visage.
Nous n’allâmes pas loin dans la forêt, ce jour-là, ni le jour suivant. Nous faisions quelques pas et nous tombions l’un près de l’autre. Il me semblait que nous n’aurions jamais fini de nous connaître. Je buvais sa vie à ses lèvres comme une source, et ensuite j’étais plus altéré. Mon sang tournait comme une meule ardente. J’avais le vertige de tout l’inconnu de son amour : un pli léger à sa peau et les fins cheveux de ses aisselles étaient comme autant de petites sœurs d’elle qu’elle me donnait après s’être donnée elle-même. Elle ne cessait pas de se donner et elle était une Iule nouvelle dans chaque part de sa vie que touchaient ma bouche et mes mains. Elle fut bien plus vierge qu’au temps où sa gorge pour la première fois gonfla, où elle appuyait innocemment sa nuque à mon épaule, dans la nuit de la hutte.
Mon Dieu ! une telle chose se pouvait elle ? Tu étais maintenant ma vie même comme la sève et l’écorce ne se séparent pas et font une même rumeur vivante. Tu prenais ma tête dans tes mains, tu la pressais contre tes seins et j’écoutais vivre ma vie aux ondes profondes de la tienne. Elles stillaient goutte à goutte comme des eaux jumelles dans un même bassin et elles faisaient le bruit d’une mer. Mes yeux s’enivraient de voir palpiter la petite fossette d’ombre qui était la pulsation de ton cœur. Toi à ton tour tu collais l’oreille à la place où battait ma peau. Doucement tu la pinçais entre tes lèvres, tu l’aspirais comme un fruit.
— Vois, je mange ton cœur, disais-tu.
Ce n’était qu’une chatouille et il me paraissait que ton cœur tout entier venait à tes lèvres, qu’il montait du fond de moi sucé par ce mouvement de bouche dont tu aurais vidé le jus d’une prune mûre. Quelquefois toi ni moi ne parlions plus, accablés sous un poids lourd et délicieux ; et nous cessions de vivre de longs instants. Nous nous arrêtions là comme évanouis, submergés dans le flot de l’être, avec tout notre sang sonore remonté au cœur.
Iule disait :
— Une fois j’ai pris ta main pendant que tu dormais. Je l’ai mise contre ma gorge. J’aurais voulu mourir comme cela.