— Moi, petite Iule, j’allais pleurer dans le bois. Je ne sais pas pourquoi je pleurais.
Aucun de nous ne disait le mot d’amour. Personne ne nous l’avait appris, mais la nature nous avait appris une chose plus belle que tous les noms et qui était l’amour même. Sa jeune vie nerveuse toujours frémissait quand j’approchais. Nous ne finissions pas de nous jeter nos lèvres.
Les aromes avec les jours furent plus subtils. Le vent charria les effluves puissants de l’été. La terre eut l’âge des premiers matins du monde. Toute la forêt bruissait, frémissait d’une âme de sèves et d’oiseaux. Chaque seconde était une naissance, toutes les secondes ensemble tissaient de l’éternité. Il y avait là des arbres immenses musclés de siècles et ils se rajeunissaient de feuilles et de nids : le brin d’herbe poussé pendant la nuit n’était pas plus jeune. Le vent et la clarté aussi vivaient. Nous buvions le silence comme une eau profonde au bord d’un puits. Iule ! est-ce que toi et moi avions vécu avant ce temps divin ? Nous étions nés l’un de l’autre avec le premier baiser et à chaque baiser nouveau nous renaissions. Notre vie était comme la continue éclosion des petites lentilles d’un étang. Je regardais remuer ton ombre à terre et la terre, avec le dessin mobile de ton corps, s’animait, devenait elle-même une petite Iule vivante.
Nous avançâmes ainsi au cœur inconnu de la forêt, cherchant notre nourriture aux arbres et sur le sol. Elle s’appuyait à mon épaule, j’entourais de mes bras sa ceinture, et moi je sifflais comme les oiseaux, elle chantait. Tout à coup elle se laissait tomber, avec son désir mûr comme un fruit, et nous ne marchions pas plus avant. Le soir, j’abattais des branches ; je les réunissais en toit ; j’étendais une litière de feuilles. Il m’était venu une molle tendresse pour les aises de son corps, un goût de la tenir bercée voluptueusement dans ma force d’homme. Quand elle était lasse, je la portais entre mes bras. Je lui avais dit :
— Si un jour tu trouves dans cette forêt un endroit qui te plaise plus que les autres, là je bâtirai pour nous une maison.
Des combes ravinèrent l’ondulation légère des futaies. Le roc comme un os déchira la terre spongieuse, l’humus antique des végétations géantes. Des blocs moussus, de profondes nervures de pierre perpétuaient un primitif chaos. Cet aspect nouveau de l’univers charma et épouvanta nos sens vierges. Dans notre ignorance, nous nous imaginions qu’une ville autrefois avait été bâtie là, attestée par des ruines. Les ressacs persistèrent, brusques, violents, les apophyses et les vertèbres d’une anatomie de bête monstrueuse, surgie des âges farouches du monde. Iule avec des cris s’aventurait ; mais moi étrangement je palpitais, pris d’un obscur sentiment religieux. Les pentes ensuite s’escarpèrent : il n’y eut plus, dans une débâcle de grès, que le tremblement d’argent des bouleaux. Et à présent je voyais bien que c’était là une des formes de la terre, comme la plaine et le lit des rivières et les courbes légères qui seules nous étaient connues encore.
L’âpre paysage de nouveau s’abaissa, dessina l’échancrure d’un vallon sauvage, comble d’une mêlée d’arbres et d’arbustes. Sous des éboulis de roches tigrées de rouille, un ruisseau courut, un filet d’eau claire et froide qui moussait et bouillonnait à petits remous d’or et d’émeraude. Depuis que nous vivions dans la forêt, nous n’avions point éprouvé une pareille joie. Nous écartâmes les rameaux ; ils se recourbaient en voûte sur notre passage ; et les jambes nues, avec la fraîcheur du flot à nos peaux brûlantes, nous remontâmes le courant. Des bagues lumineuses nous cerclaient les chevilles et les genoux, selon la profondeur : nous étions obligés de nous retenir aux rives pour ne pas glisser sur les cailloux gras de fucus. Et quelquefois Iule ou moi, penchés sur le ruisseau, nous en puisions l’onde au creux de la main et la portions à nos lèvres. Il y avait si longtemps que nos soifs ne s’apaisaient qu’aux petites mares des sous-bois ! Un sang frais coula en nous avec cette eau brillante comme le givre. Il nous sembla que nous étions vraiment là au tabernacle du mystère et de la solitude, avec cette petite musique de silence qui glougloutait contre les pierres. Elle appuyait son doigt à ma bouche et me disait :
— Ecoute, on n’entend plus rien que la petite chose.
Et il n’y avait, en effet, dans cette grande paix du cœur de la forêt, que le bruit sourd, continu de notre vie.
L’eau lentement se brouilla : nous vîmes que le soir était venu. Et ce jour-là, à peine nous avions pensé à la faim : des fruits sauvages, l’amande des pommes de pin à présent suffisaient à nous alimenter. Les riches ne savent pas combien peu il faut à l’homme pour se nourrir. Elle coucha sa tête dans mon épaule et nous nous endormîmes près du ruisseau.