Le lendemain je dis à Iule :
— Si tu veux, c’est ici que je construirai la maison.
J’allai donc dans la forêt avec ma cognée, ayant mon plan. Je choisis de jeunes arbres sveltes et droits. Le premier jour j’en ébranchai deux, je les abattis ensuite, et les jours suivants, j’en abattis encore trois. Je les divisai en parts égales, je les fendis, en outre, dans le sens de leur longueur, comme le bûcheron fend ses bûches ; et à l’un des bouts de chacun de ces tronçons à mesure je donnai la forme d’un pieu. Je taillai une large mortaise à l’autre bout.
Ensuite à mi-pente nous cherchâmes un sol ferme et profond. Je traçai les limites de la demeure en sorte qu’elle fût abritée par les arbres du côté de l’ouest. Et puis, ayant creusé la terre avec la cognée, je commençai à abouter les bois en les enfonçant dans la tranchée. Un pâlis ainsi se dressa, la primitive clôture des hommes vivant en forêt. Et seulement, quand je fus venu à bout de ce travail, je me mis à équarrir la charpente du toit. Iule battit des mains, car à présent l’extrémité des pièces, taillées en tenons, s’insérait au creux des mortaises ; et toutes avaient une inclinaison légère pour l’écoulement des eaux. Une étroite ouverture servit d’entrée et s’orienta au levant. Je comblai ensuite les joints avec de la fougère. Voilà, avec ma seule cognée pour outil, je m’étais égalé à l’art naïf du premier constructeur.
Le labeur fut patient et difficile. A peine j’eus dressé le toit, il s’écroula ; et des semaines peut-être s’étaient passées ; il fallut recommencer avec un courage nouveau. Mais nous qui avions perdu la notion du temps, nous ne mesurions pas la longueur de l’effort à la brièveté des jours. Chacun amenait sa tâche, et sans le savoir, nous étions à notre manière d’humbles ouvriers d’éternité : nous avions édifié la maison comme la fourmi élève ses dômes légers, comme l’abeille bâtit ses cellules. Un antique instinct, venu du lointain des races, avait présidé à notre industrie. J’ignorais encore que l’homme ne fait que répéter le geste qu’un autre homme fit naïvement avant lui. Dans l’orgueil de l’œuvre accompli, je criais sous les arbres : je ne voyais pas que pendant que j’étais là, combinant les formes et la pesanteur, un pensif ancêtre doucement était sorti de la forêt et me conseillait. Iule, viens à présent, étends un lit de fougères fraîches pour notre amour. Nos paisibles nuits se riront de l’averse et de l’ouragan. Et voilà le ruisseau, voici la pierre sur laquelle, devant la porte, tu allumeras le feu.
Je partais en chasse. J’avais fabriqué un arc souple et terrible ; des figures gravées au couteau le décoraient, et il était très grand. Mes flèches atteignaient aux plus hauts feuillages. Iule disait :
— Voilà. Tu es à présent le premier des hommes. Tu es plus beau que celui qui, avec une grande canne et des plumes sur la tête, marchait là-bas devant le régiment. Tu as bâti la maison et quand tu pars avec tes flèches, tu es terrible.
Cependant j’étais toujours le même Petit Vieux ; mais l’amour était venu et un jour nous nous étions fait l’un à l’autre, avec la pointe du couteau, une blessure. Et nous avions bu notre sang. C’était là une idée de Iule. Avec mon sang rouge à ses lèvres, elle cria :
— Maintenant, j’ai ta vie en moi et je t’ai donné la mienne.
Les bois regardaient cette petite femme tendre et furieuse, dont la bouche baisait comme elle eût mordu.