Oh ! elle put ce jour-là me parler de lui tant qu’elle voulut. Elle me procura ainsi le plaisir de mépriser Iacq comme un homme grossier et vain, comme un homme que j’avais le droit de considérer avec des yeux froids du haut de ma fierté. Si seulement cette petite folle de Iule ne l’avait pas rejoint si souvent derrière la porte pour rire ensemble de cette chose qu’il disait toujours !
— Vois-tu, fit-elle, il est beau. Toutes les filles l’aiment à cause de cela. Mais toi, tu sais lire dans les livres et voici que tu as bâti cette maison.
Alors je la regardai dans les yeux.
— Iule, parle-moi franchement. N’as-tu jamais senti autrefois remuer ta vie en toi en pensant à lui ?
Et elle me répondit :
— Une fois j’allai dans le bois ; je me roulais à terre comme si j’avais été piquée d’une abeille. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si en ce moment il était venu.
Elle me fit cet aveu si simplement que je n’éprouvai pas de colère, car depuis qu’elle m’avait donné son amour, elle ne mentait plus et encore une fois elle avait parlé selon la nature. Moi-même, avec cette vie fraîche de la première femme près de la mienne, j’étais devenu un autre Petit Vieux plus jeune. Il ne faut qu’un toit d’abord et tout change : l’homme a déjà conscience d’une destinée. Il peut dire : ma maison, et en disant ainsi, il pense à celle qui est près de lui et aux enfants qu’il aura d’elle.
Iule avec des rameaux flexibles tressa des nattes. Elle mailla des corbeilles. Je taillais dans des racines les humbles ustensiles qui servaient à nos repas. Une souche devint notre table. Ce fut, avec plus d’expérience, la petite industrie des premiers temps que nous avions passés dans la forêt. Et j’avais imaginé d’assurer avec de souples liens de coudrier tordu une porte faite de branchages et qui nous clôtura dans notre mystère d’amour. Il vint des pommes sûres aux branches des aigrins ; nous mangions aussi des mûres, des prunelles et des cornouilles. Chaque jour des fruits nouveaux nous étaient révélés : sous les châtaigniers le sol était jonché des châtaignes de l’autre automne ; et il y eut de petites noisettes sauvages, les baies rouges de l’églantier, l’amande huileuse des fênes ; le cône laiteux de la pomme de pin abondait. Ou bien j’allais dans la forêt, j’abattais une chair vivante et Iule ensuite, en heurtant le caillou, allumait le feu. Un hérisson quelquefois, comme au temps de la hutte, s’avançait jusque près de la maison : nous ne lui faisions point de mal.
Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le mystère, vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité émerveillée d’enfants devant un prodige. C’était si gentil, cette Iule cueillant la rosée à ses cheveux et l’égouttant en arc-en-ciel dans le matin frais, avec des yeux éblouis ! Couchée sur le ventre près de moi, elle regardait glisser à ma peau les filées de soleil comme des scarabées vermeils et elle criait de plaisir. Elle sentait bon le jour qui se lève, l’écorce humide, le brouillard monté de l’eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles d’aromes. Elle avait l’odeur du froment mûr et du pain. Elle était pour ma douce folie la petite chair au goût sauvage qui déjà vivait dans le sein de toutes les mères de sa race et qui un jour était venue vers moi du fond des âges par le chemin de la douleur et de la mort. Cela, petite Iule, je ne te le disais pas encore ; c’était une idée qui remuait obscurément en moi et ne s’élucida qu’avec le temps. Et néanmoins, quand avec le doigt j’effleurais le grain doré de tes épaules comme j’épelais les lettres du vieux livre, elle glissait déjà au bord de ma pensée. O Iule ! une chose toujours dérive d’une autre ; toutes plongent leurs racines dans la forêt profonde des origines. Un enfant sort de la ville et il voit venir à lui une autre enfant et tous deux sont partis à l’heure dite : ils n’ont pas cessé de marcher l’un vers l’autre à travers la durée des siècles. Ta vie, chère Iule, me fut dédiée de toute éternité. Et à présent, dans cette solitude verte, apaisant nos faims avec les fruits de la forêt, buvant les sèves et les frissons de la terre aux sources du matin, nous étions pareils au premier homme et à la première femme et nous recommencions l’humanité. Cependant si quelqu’un des cités était entré dans la forêt et nous avait vus près du ruisseau avec les trous clairs de notre peau sous nos haillons, il nous aurait dénié une âme humaine.
Or voici : un jour Iule revint encore une fois du bois toute pâle, me disant qu’elle avait aperçu le même visage qui lui avait apparu un soir.