— Je t’assure, Petit Vieux, ce n’est pas une idée. Il y a un autre homme dans la forêt. Il était là vivant comme toi devant moi. Il me regardait, je n’osais faire un mouvement. Et puis il a disparu comme il était venu.

Je pris ma cognée comme la première fois et ensemble, en nous parlant à voix basse, nous allions sous les arbres, du côté où elle l’avait vu. J’entendais les coups de nos cœurs dans le silence, je n’entendais que cela. L’homme avait une barbe grise et des yeux rusés ; Iule l’affirmait ; et il marchait à quatre pattes, il courait comme une bête. Dans sa peur, elle l’imaginait terrible. Moi-même je n’étais plus aussi assuré que la cognée ne me tomberait pas des mains si tout à coup il se dressait derrière un chêne. Le sol s’abaissa : une flaque rouilleuse, une stagnation d’eau et de feuilles croupies trempait le pli de la ravine. Je restai saisi, sans souffle : l’empreinte fraîche d’un large pas s’enfonçait dans l’humus spongieux. Un homme avait passé là ; les foulées ensuite froissaient la mousse à mi-pente. Elles se perdirent dans un éboulis de pierrailles. La solitude, le mystère se refermait sur ce passage d’un être humain fait comme nous.

Nos battues s’étendirent les jours suivants. Des sentes filaient sous bois, étroites, coupées par les dents des lapins, frayées quelquefois par les hautes faunes. La forêt n’avait point d’autres chemins. Nous nous coulions, aux aguets, épiant les pistes. D’anciennes traces avaient séché, des pas qui toujours s’enfonçaient plus loin et ensuite cessaient d’être visibles. Une fois Iule ramassa des champignons fraîchement cueillis et que l’homme sans doute avait laissé tomber. Puis, les pas un matin reparurent au bord d’une zone fleurie, une combe étoilée comme un ciel d’août, touffue comme la mosaïque d’un jardin : quelqu’un était venu et avait coupé les tiges par larges gerbes. Et ce jour-là, ayant dilaté fortement mes narines, je crus humer un lointain arome délicieux dans l’air et je demandai à Iule :

— Ne sens-tu pas une odeur de tabac venir de là-bas ?

— Oui, dit-elle. Si c’était Iacq !

Cette idée me fit rire. Pourquoi le garçon serait-il venu dans cette forêt ? Il disait que personne jamais n’en aurait pu sortir, y étant une fois entré. Et puis, avec une étrange douceur, je pensai profondément que peut-être un autre homme un jour partagerait avec moi un tabac parfumé comme celui de Iacq. Non, songeai-je ensuite, qu’un arbre l’écrase plutôt, celui-là ! Et je n’avais rien dit à Iule.

Des jours passèrent ; les empreintes s’étaient effacées ; la subtile odeur ne perça plus à travers l’âcre évent vert des sèves. Mais comme un soir nous étions assis devant la porte, mangeant des châtaignes, il me sembla soudain à mon tour qu’un visage se tenait caché derrière les troncs rouges des pins.

— Crois-moi, c’est bien cet homme, souffla Iule. Demain il entrera dans cette maison, si tu le laisses faire.

Je courus vers la pinède ; il avait disparu ; mais au loin quelqu’un toussa. Je dormis cette nuit avec la cognée entre mes poings.

Voilà, oui, je n’en pouvais plus douter : la forêt avait un habitant. Un solitaire farouche et sournois rôdait aux limites de notre domaine. Peut-être il était venu là avant nous : il semblait connaître les fuites mystérieuses des taillis mieux que nous-mêmes. O quelle ironie, Iule ! Nous avions cru fuir à jamais les hommes et un homme était là, avec un cœur comme notre cœur, vivant là la vie libre des bois. Tu pleuras de dépit ; je n’osais pas encore te dire quelle chose nouvelle et profonde s’était levée en moi. Je pensais : quelles misères plus grandes que les nôtres ont poussé cet homme à se réfugier dans cette forêt ? Je restai tressaillant à la pensée de le savoir plus malheureux que nous, d’une douleur qui nous était ignorée. Je n’éprouvais plus de rancune contre l’humain inconnu. Qu’il partageât avec nous la forêt, cela petit à petit finit par me paraître naturel, puisque nous aussi nous y étions venus, chassés par notre haine des hommes. Je ne savais pas qu’au fond des cœurs les plus dépris subsiste encore l’antique lien fraternel. J’avais fui les tribus et ma solidarité déjà s’éveillait, aspirait à ce passant triste des solitudes. C’était un sentiment que je n’aurais pas connu dans la sanglante mêlée des villes. Il me gonfla le cœur ; mon cœur un jour me monta aux lèvres. Je dis à Iule :