— Non, ce n’est pas cela. Un homme ne craint pas un autre homme.

Maintenant je ne partais plus avec la cognée. Si l’homme avait reparu, j’aurais crié vers lui, je lui aurais montré mes mains désarmées.

Une fois, ayant suivi le cours de l’eau, nous fûmes tout à coup très loin de la maison ; nous étions partis au matin, avec le désir d’aller jusqu’où irait cette eau. Quelquefois elle s’encaissait entre de hauts pans de roches : nous descendions alors dans son lit, mouillés jusqu’à la ceinture. Nous goûtions là une petite horreur charmée ; et ensuite les parois s’abaissaient ; le défilé se terminait en ressacs lentement aplanis. Nous reprenions notre route au fil de la rive, sous les voûtes vertes. L’air était lourd et laiteux ; un brouillard léger embrumait les taillis ; les grosses mouches dormaient, collées aux feuilles. Et puis vers midi le ciel se déchira, une fine ondée de soleil dora les vapeurs qui remontaient ; la forêt fuma dans la chaleur vermeille.

J’allais devant Iule, lui frayant un passage entre les rameaux. Mais bientôt la fatigue l’accabla ; elle voulut se reposer près du ruisseau, et à peine elle se fut étendue, ses yeux se fermèrent, elle s’endormit. Je continuai à marcher seul un peu de temps. Je ne pensais plus à l’homme, j’écoutais se réveiller la forêt dans la claire lumière. Son énorme vie me grisait, l’odeur de safran et de tanin efflué des écorces tièdes, l’infini bruissement des artérioles resuant tardivement au soleil les humidités de la nuit. J’étais, moi aussi, avec le bourdonnement sonore du sang à mes tempes, une part de cette vie. Et j’avançais doucement, regardant bouger les feuilles, courir un insecte, trembler sous bois un silence de clarté.

Les arbres s’éclaircirent ; je demeurai saisi, mon cœur entre mes mains, voyant là tout à coup, sous le ciel nu, l’homme assis près d’un étrange abri et triant des herbes. Le site était farouche et délicieux, des blocs de rocs, une petite forêt de digitales, de seneçons, de doradilles, une sauvagerie de nature roulant à grandes ondes diaprées dans l’échancrure d’une clairière. Une chape de lierres recouvrait les parois de l’habitation. C’était une voiture sans roues enfoncée de guingois dans le sol, une de ces maringotes de forains comme il en venait près des carrousels, aux fêtes des banlieues. Et je ne voyais pas les yeux de l’homme ; il avait une longue barbe grise qui lui descendait sur la poitrine.

Je n’aurais pas cru que la vue d’une créature m’eût fait tant de plaisir. Je n’osais avancer de peur qu’il ne m’aperçût. Je tenais les branches écartées avec les mains et je demeurais là sans respirer. Ce que je pensais exactement en ce moment, je n’aurais pu le dire. C’était sans doute une chose confuse comme toutes les perceptions de ma sensibilité encore vierge et cependant il me semble aujourd’hui qu’elle eût pu s’expliquer ainsi : un homme et moi étions venus de deux points opposés du monde pour nous joindre un jour. L’almanach n’en disait rien, mais une grande lumière était en moi qui éclairait devant moi la Vie. Une chose après une chose était venue et toutes étaient venues à leur heure : aucun mouvement de notre volonté n’avait été nécessaire pour les susciter. Iule et moi simplement avions obéi au geste d’une main qui nous avait conduits l’un vers l’autre et ensuite avait conduit les hommes vers nous. Un ordre admirable ainsi avait présidé à chacun de nos pas dans les chemins du monde. Nous suivions notre vie : elle ne nous suivait pas ; et personne n’a appris au ruisseau à chercher son niveau ni au chardon à carder son étoupe ni à l’écureuil à grimper dans les arbres. Cependant on n’a jamais vu l’eau remonter sa pente ni aucune chose terrestre s’opposer à la loi qui originellement lui fut assignée. Quand mes tempes élargies eurent pris mesure sur l’effort de ma pensée, ce fut cette petite source de vérité qui en recula les parois comme il suffit d’un léger filet d’eau pour frayer à la longue le lit où passera le torrent. Nous ne cessâmes jamais de nous confier à la vie : elle seule n’ignore pas par quelles voies tout s’achemine à son but.

Je restai un peu de temps à regarder l’homme et la maison ; et puis, comme chacun des battements de mon cœur se prolongeait dans le cœur de Iule, à pas étouffés je m’en allai la réveiller.

— Chut ! ne dis rien et lève-toi.

Elle vint alors avec moi et maintenant à son tour elle était là, muette, à la limite des arbres, avec ses sourcils hauts. Un mystère doucement enveloppait cette vie d’homme sans défense et qui avec confiance s’abandonnait à la garde de la nature. Aucune chose au monde n’était plus tendre et plus belle que la paix fleurie, la palpitation du silence autour du tranquille solitaire, comme si d’invisibles providences faisaient le cercle et veillaient sur sa rêverie. Il était toujours assis sur le seuil : il avait fini de trier les herbes et il se tenait immobile, les mains sur ses genoux. Le front vers le ciel, il paraissait contempler la beauté du jour. La barbe avait mangé son visage jusqu’aux sourcils ; ses cheveux descendaient sur ses épaules comme le feuillage d’un chêne ; il avait de clairs yeux d’enfant.

Sans doute la vie en forêt avait subtilisé ses sens ; il subodora une présence insolite, tendit sa grosse tête velue.