— Mama aussi quelquefois comme une folle criait contre les hommes…

Il nous vit, demeura saisi comme s’il avait parlé dans un moment d’égarement et d’un geste de la main devant ses yeux, il parut chasser une vision pénible.

— Enfants… enfants. Est-ce bien vous qui êtes là ? Venez plus près, défendez-moi contre moi-même. Je suis un si pauvre homme.

Il caressa doucement Iule.

— Vois-tu, ce n’est pas vrai, toi, tu n’es pas comme les filles des villes. Celles-là mentent avec des bouches peintes ; et ensuite il y a un homme qui fait une chose mauvaise et s’en va expier sa faute dans une forêt. Ne cherche pas à comprendre : c’est là une histoire dont moi seul je me souviens encore.

Les images funestes se dispersèrent. Il attira nos mains dans les siennes et à présent il fermait les yeux, il avait l’air de se parler à lui-même.

— Ceux-ci sont la vie innocente et libre. Ils ont l’âge charmé des matins du monde. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre eux et moi ?

Il nous fit entrer dans la maison et comme la première fois nous donna des fruits et du pain. Il nous dit sa vie dans la forêt : il n’avait commencé à vivre que le jour où il s’était séparé des hommes. Quand il revenait de porter ses herbes aux Pères, une chaleur d’humanité lui demeurait et suffisait à peupler sa solitude. Cependant le dieu qu’ils vénéraient n’était pas le sien ; mais ils étaient bienveillants et priaient pour son salut. Et les hivers avaient succédé aux étés ; son corps s’était accoutumé aux intempéries. Matin et soir, il descendait se baigner dans le ruisseau. Lui-même, avec les hardes et les outils que lui passaient les moines, s’était fait ses vêtements et ses instruments de travail. Ses veillées, au temps des longues nuits, s’éclairaient de flambeaux de résine : à leur clarté il rêvait ou lisait dans de vieux livres. Il connaissait les essences de la forêt : toutes étaient belles, étant la vie ; et chacune avait ses vertus spéciales. Les fruits aussi lui étaient familiers : il savait leurs propriétés ; un petit nombre recélait des poisons. Et même les oiseaux les plus défiants ne redoutent pas l’homme s’il est sans méchanceté. Du seuil il siffla : des pies descendirent à la pointe des branches et ensuite à petits sauts s’avancèrent vers la maison.

Iule cria tout à coup :

— Petit Vieux aussi sait lire dans les livres !