Elle avait mis la main sur ma tête et elle me regardait fièrement dans les yeux. Mais je me sentais si humble près de cet homme de grande vie qui savait les secrets ! Je baissai la tête.
— Voilà, oui. Une fois un vieil homme comme toi m’apprit à lire dans le livre.
J’en parlais comme d’une Bible. Comment aurais-je soupçonné qu’une pauvre chose des âges comme celle-là, écrite pour les laboureurs, n’était qu’une foliole sans importance dans la grande sève inépuisable de l’arbre du savoir humain ?
— L’as-tu là ? fit-il.
Je le tirai de ma poitrine. Depuis un peu de temps, je le portais roulé dans un morceau de la belle robe de Iule. La robe s’était usée : elle n’était plus qu’une loque à ses épaules ; toute sa chair passait au travers et elle et moi allions presque nus dans la forêt. Mais un pauvre lambeau contient encore assez de richesse pour faire la charité d’une couverture à un livre qui s’en va d’avoir été trop manié. Iule avait taillé une pièce dans le tissu et elle en avait protégé les fibres tordues du papier. Elle n’aurait pas fait autrement pour un talisman, pour les cendres sacrées d’un ancêtre de sa race.
Il s’émut, tenant à présent le livre ouvert dans ses mains. Ses narines battirent : il me regardait avec un étrange attendrissement.
— Oh ! dit-il, tu en sais plus que moi si tu as saisi toute la beauté qui est cachée ici. Il y a plus de vraie sagesse dans un petit livre comme celui-là que dans tous les livres de la terre. N’en lis jamais d’autre. Celui-là sûrement était un saint qui te le donna.
L’air pluvieux s’éclaircit : un air léger courut, une lumière tiède et blonde qui fumait aux feuilles. Toutes les herbes scintillaient de joyaux. Les artères du sol, trempé profondément, buvaient les eaux. La forêt s’égouttait, chantait dans un bruissement de fontaines. Nous allâmes revoir les abeilles : elles montaient à la chaleur, ivres de soleil après la pluie, les ailes frémissantes. Il nous montra comment elles faisaient le miel, leurs brosses duvetées de pollen, les corbeilles qu’elles ont aux pattes et qui leur servent à amasser leur cueillette. Voyant ainsi s’empresser les agiles ouvrières, ma pensée fit un retour sur elle-même. La parabole jaillie d’un point de la conjecture, s’acheva dans le bégaiement du jeune homme ivre d’inconnu.
— Si la vie leur apprit ce qu’elles font là, qui leur apprit la vie ?
Ma question monta ardente, inquiète, comme si tout à coup quelqu’un avait crié en moi, dans le mystère. Lui, le front courbé, regardait à terre son ombre.