— Si tu me demandes pourquoi cette ombre est là, je me tournerai vers le soleil : mais je ne puis te dire quelles mains ont lancé ce soleil à travers l’espace ni s’il n’existait pas avant toutes les mains. Aucun homme ne l’a jamais su et tous parlent d’un dieu qui était à l’origine des choses. Moi aussi, étant enfant, j’ai bégayé son nom en tremblant. A présent je ne le sépare plus de la vie : elle était de tout temps avec lui. Je les adore ensemble à travers la beauté du monde. Ne m’en demande pas davantage.

Mes yeux suivirent le geste de sa main vers l’ombre et puis se perdirent dans l’orbe dont il marquait la courbe du soleil. J’étais comme le premier homme devant les prodiges. L’abîme dans un sillon de feux s’ouvrit, se referma et je demeurais au bord de la grande ténèbre, muet, saisi de vertige. Qu’est-ce qu’un enfant sauvage comme moi aurait pu comprendre à ces grandes images sublimes ? S’il avait simplement évoqué le dieu terrible de la Bible, je me serais tu épouvanté, sentant entre lui et moi une morne barrière infranchissable. Un poids lourd pesa sur mes tempes.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire, balbutiai-je.

Il caressa mon front et lentement, comme perdu dans un rêve, il parlait.

— Ouvre les yeux et tu verras, toi qui apparais vierge devant le mystère. L’obscur encore est plein de clartés si on l’aborde d’une âme ingénue. Le tout est de ne rien savoir. Celui-là seul comprend qui n’a rien appris et regarde avec des yeux frais la nature. N’écoute donc pas ce que je te dis : je suis un vieil homme qui a cherché à tâtons la lumière, tandis que toi, n’ayant pas connu le mensonge, tu tiens la vérité au creux de ta main. J’envie ta jeune âme qui n’a rien à oublier. Ouvre donc les yeux, jaillis de ta propre force vers les évidences. Crois sans raisonner avec la foi émerveillée de la vie devant la vie. Tu entendras le vrai dieu éternel te répondre du fond des choses. Il est dans le brin de mousse aussi bien que dans le chêne et dans toute la forêt. Il est dans le tonnerre et il est dans le bruit léger du vent. C’est lui qui bat dans le battement de ton cœur et il tourne avec ton ombre à tes pieds. Quand Iule te baise sur la bouche, il est entre vos lèvres. Cherche-le partout dans ta vie et aux limites de ta vie ; tu le trouveras encore dans ce que les hommes appellent la mort et qui n’est que le recommencement de la vie.

Moi, j’étais secoué par une force intérieure. Je pensais :

— Peut-être celui-là aussi est un dieu.

Et il était là, dans une grande lumière, comme les apôtres, comme les saints, comme ceux qui avec la main levée marchent devant les autres hommes. Les idées sont des graines qui tombent en terre et ne germent pas aussitôt ; et un jour elles cassent le dur caillou et le champ entier est levé. Quand plus tard, les ayant mûries, je pus les rapporter à l’ensemble des choses, le monde divinement s’éclaira devant moi. Mais alors je ne voyais encore que l’arbre, le brin d’herbe, le ruisseau là où il fallait voir tout l’univers. La vie entra au dedans de mon être comme l’eau qui filtre d’une petite source et à présent elle comble mes citernes.

Le vieillard encore une fois nous donna un gâteau de miel : il partagea avec nous ce qui lui restait de pain. Et en nous en retournant tous deux avec nos mains enlacées par la forêt, je dis à Iule :

— Ne croyais-tu pas entendre quelquefois parler le bon maître Jean ?