— Oui, fit-elle. Mais toujours il nous parlait d’un dieu qui était mort sur la croix. Je ne sais plus son nom.

— Celui-là, dis-je, était un dieu triste.

Elle eut faim et soif d’amour et prit ma bouche entre ses lèvres. Une douce folie passa dans mon sang : je tombai avec elle dans les feuilles. Je ne finissais pas de lui dire :

— O Iule ! pense à cela, tu es la vie !

Ce fut ce jour-là que pour la première fois elle porta la main à son flanc. Elle était très pâle, les yeux évanouis, et elle gémissait doucement :

— Quelque chose est venu, Petit Vieux.

Et voilà, l’enfant avait crié en elle. Je la portai dans mes bras jusqu’à la cabane ; et ensuite elle se mit à rire elle-même comme un petit enfant qui ne sait pas pourquoi elle rit. O Iule ! petite Iule, aimée à mains jointes ! toi qui étais arrivée vers moi du bout du monde m’apporter ta vie, à présent tu avais reçu la Sainte Visitation et une autre vie, faite de nous deux, palpitait dans ton sein. Mais aucun de nous ne se doutait que ton mal était la vie qui frappait à la porte. Si quelqu’un avait dit : C’est l’enfant ! nous nous serions regardés sans comprendre.

La grive se pendit aux sorbes mûres dans la forêt empourprée. Nous connûmes ainsi que c’était l’automne. Il coula des jours gracieux et frais, dans un moût ardent de sèves. Toujours j’allais devant moi, disant comme une prière qu’on épèle :

— Vie ! O Vie ! O Vie ! O Vie !

Je levais ma main vers le soleil ; une onde vermeille courait aux contours, la diaphane et lourde chaleur de mon sang. Vie ! O Iule ! Vie ! Je prenais les cheveux de Iule, je les étendais dans leur longueur au bout de mes doigts ; chacun était comme une fibre de sa vie, comme une petite chose vivante dans le cours sonore de sa vie. J’avais une joie sacrée à regarder les fines arborescences des veines à sa peau : elles ressemblaient aux ramuscules d’une feuille, au réseau délicat d’une chair de fruit. Je l’avais fait ainsi autrefois et alors j’ignorais ce qu’était la vie. Il ne faut d’abord que la petite ouverture par où un peu d’eau sourd de terre et ensuite passe tout le fleuve. Mes tempes bourdonnaient comme une ruche où sont captives les abeilles. Je criais : Vie ! Vie ! n’ayant pas d’autre parole à dire. Mon cri se perdait dans la vie rouge de la forêt.