Le père arrivait par le chemin des arbres. Il s’asseyait devant notre seuil auprès du ruisseau. Il tirait sur sa pipe, secouait sa tête entre ses épaules, demeurait longtemps muet, comme un homme qui était déjà en marche avant le jour. Le silence ne nous pesait pas : nous aussi, pendant des jours entiers, n’échangions que les paroles nécessaires. Elle avait son petit cri de bête, dans la joie et la surprise. Ouah ! Ouah ! Moi, je sifflais, avec le piaulis du vent léger à mes oreilles comme une flûte. J’étais devenu habile à imiter le chant des oiseaux nouveaux qu’amenait chaque saison. Nous n’éprouvions pas le besoin de rien nous dire pour nous comprendre.
Quand il parlait, il disait de belles choses. Avec le tremblement de sa barbe blanche, il était comme un vieux cerisier en fleurs. Il avait l’air de se parler tout bas.
— Voilà oui, disait-il, c’est la vérité. Il faut tirer de soi le toit et les outils, il faut que la maison soit un acte de volonté et d’amour. Votre maison sauvage, petits, est plus belle que les palais des villes, ayant été faite à la mesure de votre vie. Un jour les hommes comprendront cela. Chacun aux lisières des bois aura sa demeure et son champ selon son rêve.
Il semblait regarder toujours vers le fond de la forêt et il disait :
— Les temps viendront.
Nous ne savions pas de quels temps il voulait parler.
Il nous révéla les racines, les champignons et les herbes ; toute la table du riche croît à l’état sauvage dans la forêt. Nous mettions cuire au feu nos cueillettes ou bien nous les mangions crues, toutes parfumées de l’odeur de la terre. C’était aussi le temps des derniers fruits : la pomme de l’églantier et de l’épine-vinette, la nèfle et la cornouille ne manquaient jamais. La nature nous comblait comme un grenier d’abondance. Et une fois il commença à nous parler de la terre, de la lune et du soleil. A la ville tout le monde disait : le soleil se lève et se couche. Le vieil almanach là-dessus était de l’avis du commun des gens. Nous comme les autres, en regardant son disque rouge plonger au bas du ciel, nous avions cru qu’il disparaissait chaque soir. Et voilà ; maintenant il nous était révélé que la terre seule s’enfonçait dans l’espace. Deux créatures des bois ont bien alors le droit de prendre leur tête avec leurs mains, comme si elles sentaient l’espace vaciller.
L’univers s’étendit : nos humbles vies pantelèrent dans le vertige. Oui, c’était là un grand miracle. Un pas que nous faisions après un autre chaque fois reculait les limites du monde. Est-ce que cela seul, tourner sur ses pieds comme tournait la terre, n’était pas déjà une chose merveilleuse ? Nous ne cessions pas d’être étonnés sur nous-mêmes et ce qui nous entourait.
De grands vents tourbillonnèrent comme des meules rouges ; toute la forêt fut nue. Nous allumions des feux de bois devant la hutte. Avec de la fougère sèche j’avais bouché les joints des cloisons.
— Vois-tu, disait Iule, si seulement il te laissait tuer les bêtes, nous aurions des peaux qui nous réchaufferaient.