Elle vint sur le seuil et je tombai sur les genoux, l’appelant toujours de son cher nom sans oser lui dire que l’enfant était là. Comme elle était debout, elle leva ma tête vers elle et toute pâle, elle m’interrogeait, entrant ses yeux loin dans les miens. Son souffle rapide courait comme le vent du matin. Elle n’avait plus le même visage ; elle avait plutôt le visage de la petite Iule qui vint le premier jour avec moi dans la forêt. Elle ressemblait à une Iule enfant et aussi à quelqu’un d’autre qui ne m’était pas encore connu. Voilà, elle avait déjà un peu dans ses yeux brumeux de la vie de l’enfant qu’elle portait. Doucement, en tremblant, elle appuya une main à son flanc et l’autre, elle la tenait ouverte sous sa gorge, là où battait fortement son cœur. Toute la forêt se tut, et avec une voix montée des sources jeunes de son être, elle dit la première :
— Ne sois pas fâché. Je crois que c’est une petite chose de vie.
Elle se laissa glisser près de moi sur la terre ; elle me baisait tendrement comme pour me consoler. Elle ne l’eût pas fait autrement si elle m’avait été infidèle ; et elle ne me parlait plus. Sa bouche me chatouillait de légers baisers chauds dans la nuque. Et moi, de joie je sanglotais entre ses genoux. Ainsi j’étais venu en courant comme un messager d’annonciation ; et c’était elle qui, avertie par la nature, tout à coup me parlait de l’enfant tandis que je tenais encore mes dents fermées sur le secret divin.
Le printemps s’avança. Maintenant comme le Vieux, elle se tournait toujours vers un côté de la forêt et elle regardait devant elle. Une femme ainsi dans les maisons tient les yeux fixés sur la porte par laquelle doit venir celui qui est attendu. Elle riait en voyant l’ombre que faisait à terre la courbe de son ventre. Elle eut l’humeur mobile, les grâces mièvres et irritées des jeunes animaux à l’époque des dents. Quelquefois elle pleurait, disant :
— Que ferons-nous de l’enfant quand il sera venu ? Pense un peu ; à la ville elles ont toutes des poupées qu’elles habillent et qu’elles bercent dans leurs bras. Ça les habitue doucement à avoir des petits. Moi je n’ai jamais eu de poupée. Une fois, Mama m’avait donné un fichu de soie qu’elle ne portait plus. Elle demeurait près d’un ancien cimetière, un ancien cimetière où un homme toujours retournait la terre. A chaque coup de la bêche, c’étaient des os qui venaient. Vois un peu s’il n’y a pas de quoi rire ! J’avais ramassé un de ces os, je l’ai cousu dans le fichu et je le baisais comme une vraie poupée. Crois-moi, le mieux serait de mettre le doigt dans la bouche de l’enfant. Toi, tu irais creuser une petite fosse.
Le vent ensuite tournait ; une folie la prenait à l’idée de l’avoir tout nu entre ses petites mamelles. Avec le balancement de ses hanches, elle imita le bercement qui invite au sommeil. Une fois elle dit :
— C’est à mourir de joie quand ils commencent à vous appeler avec leur petite bouche comme une fraise.
Or, un jour, sentant ses seins se tendre, elle gémit et porta la main à leurs bouts gonflés. Et le lait avait monté : une goutte claire trembla à ses doigts et lourdement roula sur l’herbe. Voyant ainsi sa vie couler, je lui dis :
— Je t’en prie, donne-m’en un peu, puisque aussi bien le petit n’est pas venu encore.
Elle pressa gravement les pointes roses et moi qui n’avais pas connu le lait d’une mère, je bus pour la première fois le lait d’amour dans mon âge d’homme. Il avait un goût aigre et sucré : j’aurais voulu être son petit enfant.