J’allais à présent sans elle à travers la forêt. J’aidais le Vieux à faire ses cueillettes de plantes ; les moines en distillaient les sucs pour des dictames et des collyres. Il m’apprit leurs vertus, la plupart lui étaient connues par leurs noms. Ensemble aussi nous récoltions la fraise et l’airelle pour Iule. Elle aimait manger la jeune ortie et le pissenlit. Je battais la pierre et les mettais bouillir dans des jarres. Celles-ci, je les avais pétries avec de la terre grasse et séchées ensuite au feu. Il y avait dans l’almanach une histoire d’homme naufragé perdu en une île inhabitée et qui petit à petit était devenu un habile potier. Je l’avais lue cent fois ; elle correspondait à notre vie. Chaque feuillet du vieux livre ainsi était une leçon. Je n’en avais encore épelé que la moitié : il me semblait que je n’arriverais jamais à bout de le lire jusqu’à la dernière page. Le Vieux riait, disait toujours :

— Crois-moi, le cordonnier avait raison. Il y a là plus de sagesse que dans tous les livres qu’on a à la ville.

Après tout, nous ne manquions de rien dans notre dénûment. Nous possédions une cabane, une table, un lit ; le ruisseau jamais ne tarissait ; la terre nous procurait en abondance des herbes et des fruits. Quand le vieil ami s’en revenait du couvent, il partageait avec nous le pain. Lui et nous, dans cette vie fraternelle, étions comme une famille échappée d’un désastre, comme une petite tribu qui s’est retrouvée après de lointaines caravanes. Voilà, nous ressemblions à cet homme naufragé qui avait fini par se faire à lui seul une ville dans l’île solitaire.

Une fois, étant à cueillir à deux des herbes près du ruisseau, je lui dis :

— Père, l’enfant veut sortir et nous ne savons encore quel nom lui donner. Un arbre s’appelle un arbre, mais un enfant a besoin d’un nom comme elle est Iule et moi le Petit Vieux. Si tu voulais nous dire quel nom on te donnait chez les hommes, nous l’appellerions comme toi.

Il tenait en main une petite pelle en forme de truelle avec laquelle il soulevait délicatement les racines. Il la planta en terre, se releva, me répondit d’abord durement :

— Autrefois il y avait là-bas un homme qui avait un visage semblable aux autres hommes. Celui-là, on l’appelait…

Il se laissa tomber, essuya son front bouillant de sueur ; et un souffle ardent lui sortait des narines.

— Ne me demande pas cela, fit-il, je te l’ai dit, je suis celui qui n’a plus de nom.

— Iule l’aurait désiré, dis-je doucement.