— O chère Iule ! il me semble que toi aussi tu viens de renaître, m’écriai-je.

Je riais et pleurais avec le visage convulsé d’un homme en délire. Et à peine j’osais la toucher avec mes mains : elle m’était bien plus sacrée avec sa blessure qu’au jour où pour la première fois les roses avaient saigné. Et voilà, à présent elles avaient fructifié comme la fleur de l’églantier.

J’allai au ruisseau, j’en rapportai une pleine écuelle d’eau. Elle-même de ses mains avait délivré l’enfant et elle le tenait appuyé à sa mamelle, buvant le lait gloutonnement. Cela, personne ne le leur avait appris ; sitôt qu’un petit est venu à une mère chez les bêtes, elle se couche et il lui prend le pis ; et la vie est partout la même. L’enfant vida le sein et ensuite, le tenant dans les genoux, elle l’ondoya d’eau fraîche. Moi, j’allai dehors, à bout de force, éprouvant l’impérieux désir d’étreindre un être vivant contre ma poitrine. J’aurais voulu crier comme l’enfant. Et, comme il n’y avait là que des arbres, j’ouvris les bras. Je restai longtemps sanglotant, mon visage collé à la râpeuse écorce d’un orme ; je croyais embrasser toute la forêt. Alors une voix de loin m’appela. Un pas rapidement traversait les taillis. Et je dis :

— Père ! père ! l’enfant est venu !

Il fallait que la terre entière l’entendît : mon cœur était trop petit pour contenir une telle joie. Et il était près de moi, avec sa barbe grise sur mon épaule, pleurant aussi doucement :

— Voilà, oui, le temps est venu : son cri a passé plus haut que les cris des geais. Je l’ai entendu du fond de la forêt. Et à présent tu as un fils, toi qui n’eus pas de père.

Nous marchâmes sous le jour montant. Il prit l’enfant dans ses grandes mains, le haussa à la lumière du ciel, et ensuite il se mit à souffler sur ses yeux comme un jour il l’avait fait pour moi. Et religieusement, par trois fois dans le silence de la forêt, il dit :

— Sois Jean ! Sois un homme ! Sois la vie !

Un mystère plana, une pause d’éternité sur la petite chair nue qui voulait prendre sa part d’humanité. Il sembla que l’âme des anciens hommes aussi fût venue de partout à ce rendez-vous de la vie. Et moi, avec ma bouche muette, j’étais remué dans mes fibres d’un trouble profond, pensant que ma race et la race de Iule s’étaient fondues dans le sang jeune de l’enfant.

Il n’avait jamais fini de se gorger de lait ; sa bouche était un anneau à la mamelle de Iule. Celui-là était mon petit poulain dans la forêt sauvage de ma jeune force. Quand il criait, mon cœur hennissait de joie ; toute ma vie ruait avec ses petits pieds frappant le vide. Il était roux comme les renards. Iule le coulait au ruisseau et puis elle l’étendait nu sur la mousse : le vent chaud séchait la mouillure de sa peau. L’aventure à travers la forêt, les matins errants et émerveillés recommencèrent. Elle le porta suspendu par des fibres tressées à son épaule ; il dormit dans son dos ses sommeils secoués ; et comme la famille des premiers hommes, nous allions devant nous, chantant et sifflant avec les oiseaux. Le soir elle le couchait près d’elle au lit de ses cheveux.