Sa substance prolongea la nôtre et elle ne différait pas de la libre pousse des essences autour de nous : elle fut le plus haut point de la vie parmi les formes élémentaires nourries de sève verte. Il eut des gestes nouveaux ; à chacun, je sentais monter l’humanité ; tous ensemble étaient beaux comme la naissance d’une pensée. Je croyais, dans ma simplicité, qu’ils jouaient avec sa petite âme intérieure, descendue aux limites. Toi, ô Iule, tu regardais tourner la lune au bout de ses petites mains dans le soir, comme une boule.

Il joua avec ses pieds, il se traîna sur le ventre après son ombre. Le premier pas qu’il essaya recula les bornes de l’univers. Là-bas, à la ville, ils ont aussi des enfants et ils ne les voient pas grandir. Un jour et un jour ne se ressemblent pas. Chaque aube est une naissance pour le monde et un cheveu qui vient a la beauté pleine d’une vie.

Il y avait sur moi cette parole de l’ancêtre : « Ouvre les yeux et tu verras. » Voilà, je tâchais d’ouvrir les yeux comme l’enfant ouvrait ses mains au soleil, au vent, au frisson des feuilles.

Iule portant son faix léger entre ses épaules, nous allions avec le Père récolter les plantes officinales. Cet été-là, la moisson fut abondante ; le pain qu’on lui donnait en échange nous alimentait largement. C’était une grande douceur pour nous de penser que le pain ne nous manquerait jamais tant que l’été ferait reverdir les pousses nouvelles. Le sens sacré de l’éternité de la terre ainsi nous fut révélé et s’associa à nos destinées. La terre ! ce n’était là qu’un mot, et il nous remuait, il faisait autour de nous du vent comme une porte qui s’ouvre sur quelque chose d’infini. Rien qu’à le prononcer, j’en demeurais tout pâle, avec un frisson.

Un jour il nous dit :

— Cette forêt est grande ; en marchant pendant des jours, on en touche seulement les limites ; et ensuite c’est la mer et par-dessus la mer, il n’y a plus que le ciel.

— De quoi veut-il parler ? fit Iule, cessant d’allaiter l’enfant.

A mon tour je dis :

— Je t’assure, Père, nous ne te comprenons pas. C’est là une chose de laquelle jamais personne ne nous a parlé. Elle n’était pas dans l’almanach.

Avec une pierre il dessina sur le sol la forme des continents ; les grandes eaux formaient autour un anneau liquide ; et la terre et les mers se mouvaient dans l’espace. Cependant elles n’étaient ensemble qu’un point infiniment petit de l’univers et les planètes qui brillaient dans la nuit étaient aussi des mondes où sans doute vivaient d’autres hommes. Iule, avec le petit dans ses bras, avait fléchi les genoux et se tenait penchée sur les signes qu’il traçait. Elle secoua la tête.