Mais voilà qu’il est chez lui: doucement il insinue la clef dans la serrure, il referme la porte sans bruit. Dans la petite pièce tendue de nattes, la lampe éclaire les petites tasses en porcelaine du Japon, l’assiette aux biscottes, le drageoir aux grains d’anis, brillants et légers comme du grésil. La théière, avec son filtre d’argent au bout du col, lui sourit d’un air bienveillant, entre le sucrier et la boîte à thé. Toute une famille de théières en Chine et en Delft s’aligne derrière la vitre du buffet, honnête et réjouie, de tailles inégales, comme une maman parmi ses enfants, et les unes sont fleuries de jolis bouquets or et vermillon, les autres déroulent un paysage bleu de ponts, de jonques et de kiosques à toiture retroussée.
Jasper regarde les théières par delà la vitre, et puis il regarde la petite théière sur la table. Celle-là dans ce moment prend pour lui un sens mystérieux et tendre. Il l’a donnée à Josina en réparation de ses torts, un jour qu’elle dut l’attendre pendant près de deux heures avec une amoureuse et délicate cuisine. Ses idées ne l’avaient pas encore pris en ce temps; il s’était attardé simplement à regarder passer les grues dans la campagne. Et il lui semble que la théière à son tour le regarde, mais d’un air de malice, comme si elle lui disait:
«Voilà, tu es resté le même homme qui s’oubliait à regarder passer les grues. Autrefois elles filaient par-dessus les marais, et à présent elles te passent par la tête.»
Une fumée mince floconne au bec de la bouilloire de cuivre sur le réchaud et à petits coups l’eau qui bout bat la paroi avec un bruit léger qui lui rappelle sa chère bonne femme soufflant dans ses joues pendant ses petits sommes. Encore une fois il pense aux pauvres diables qui, par ce dur hiver, là-bas grelottent dans leurs grabats sans draps. Mais la bouilloire ronronne, musicale et si inviteuse. Du bonheur est resté blotti dans la tiède douceur de la chambre, un air d’intimité ouatée comme pendant une traversée la sécurité douillette d’une cabine sous la coulée discrète des lampes. Il passe l’eau sur la pincée de thé, sème de grains d’anis les biscottes; et il espère que Josina ne s’éveillera pas avant qu’il ait fini. Mais tout à coup elle pousse un soupir et la petite bulle crève au coin de sa bouche. Alors ils se mettent à rire tous deux et ensemble ils prolongent ce léger goûter parfumé, en paix avec leur conscience. Et puis l’heure tinte à la pendule, l’heure claire de minuit, à la petite voix d’or qui grésillonne comme le grillon de l’été, ah, si différente du tintamarre bourru du jaquemart cognant de son épée les cœurs endurcis!
X
Un dimanche de la fin de février, comme généralement à peu près tous les dimanches, ils partirent pour l’office. Les petites maisons, derrière leurs écrans de guipure festonnée, avaient un air symétrique de bonnes pensées, qui s’accordait avec la mine placide des vieilles dames qu’on apercevait par delà les vitres, en vieilles soies d’une couleur passée, buvant leur «coptje tea» et mangeant des macarons. Il pouvait bien grésiller dans la rue une douce petite pluie comme la rosée d’un jet d’eau, elles ne s’en préoccupaient pas, quiètes et immobiles comme de vieux portraits de famille parmi les petites tables cirées, les petits paillassons de sparterie, les petits miroirs biseautés et les grosses armoires vitrées du temps de mynheer van Olden Barnevelt. Voilà, oui, c’était comme cela, on l’eût dit, depuis des siècles: elles étaient là lapant à petites fois leur thé et regardant passer la rue, avec les mêmes gestes un peu plus usés et les mêmes visages un peu plus lointains, tandis que là-haut, par-dessus la ville, le jaquemart, toutes les heures, lève son tronçon d’épée et frappe sur son bouclier. Et puis une fois, l’une ou l’autre de ces vieilles petites peintures qui ressemblaient aux régentes de maître Franz Hals à Haarlem, cessait d’être vue derrière l’écran de dentelle, comme un portrait qui est tombé de son cadre. Alors on pouvait être sûr que le corbillard était venu la chercher, avec des hommes noirs qui ont de si singuliers chapeaux.
C’était donc dimanche des cloches et de bonne paix fraîche dans la ville. Il pleuvait doucement une bruine mince qui rendait les trottoirs luisants. Après avoir entendu l’office, ils passèrent commander des petits plats sucrés chez le pâtissier. Il sembla à Jasper que cet homme pâle, aux mains poudrées d’un fin nuage de farine, le regardait avec une pointe de malice dans l’œil tandis que Josina, frileusement ébouriffée sous ses fourrures comme un moineau sous sa plume, une légère salive gourmande à la bouche, dans cet air aromatisé de vanille et de frangipane, faisait d’un doigt de sa main gantée son choix parmi les blancs d’œufs mousseux, les onctueuses crèmes et les tartelettes aux confitures.
A deux ensuite, sous le perlement de ce matin humide, ils s’en retournent par la place, croisant en chemin des groupes qui discrètement se retournent avec des chuchotements sur la belle toilette de la grasse petite femme et le pauvre paletot rapé qui l’accompagne.
On sait bien dans la ville qui porte à mesure les vêtements neufs du petit rentier: ils se promènent là-bas quelque part sur le dos d’un de ces pauvres diables qui ont toujours faim et qu’on voit rôder autour de la maison des Joost. Josina, cette tendre épouse, en a pris son parti; elle n’ignore pas que, quand le tailleur vient pour les mesures, il ferait tout aussi bien d’aller les prendre chez Tone, l’ancien maçon, ou chez les innombrables amis de Tone. C’est celui-ci à présent qui est surtout le vrai rentier: lorsque le temps est clair, sa mère, la vieille femme, le promène en le soutenant sous les bras, comme tout un temps l’a fait Jasper Joost; mais si c’est neige ou pluie, Tone demeure assis dans un bon fauteuil près du feu.
On peut dire que son accident l’a plutôt servi dans la vie. Sans doute il sautille entre ses béquilles comme un grand faucheux sur trois pattes. Mais il faut dire ce qui est: il n’a plus besoin de monter aux échelles, ployant sous le poids d’un boyard empli de mortier; il est assuré contre la mort, de ce côté. Tout le monde n’en pourrait dire autant, et Tone rit quand on lui parle à présent de son ancien métier. C’est d’ailleurs un brave garçon et qui apprécie ce qu’il doit à la malchance et à M. Jasper. Le jour où celui-ci est arrivé et lui a remis des papiers en règle qui l’instituaient le propriétaire de sa petite maison, le bonheur a été complet.