Tone dès ce moment est devenu un personnage dans sa rue: il échange une poignée de main avec le médecin, le douanier, le collecteur d’impôts. Mais surtout les calfats du port sont toujours là à lui demander des «stuivers» pour s’acheter du tabac ou se payer un petit schiedam. Après tout, comme c’est Jasper qui donne l’argent, on ne se gêne pas.

Tone, au surplus, est un brave garçon; quand Jasper arrive le soir, ses yeux se mouillent et il lui tient les mains dans les siennes d’un air humble et malin. Alors le bon rentier, dans sa joie, rit de tout son cœur, et Tone rit aussi, comme une mouche sur un morceau de sucre. Des deux, c’est encore Jasper le plus reconnaissant; il en oublie Josina, les trois fromages et les biscottes, toutes les joies de leur chaud petit paradis. S’il n’y avait pas cette vieille femme grondeuse, la mère de Tone, il serait tout à fait heureux; celle-là jamais ne lui a pardonné le malheur arrivé à son fils.

Jasper Joost peut se vanter d’être maintenant l’idole du petit peuple de la ville; il s’est mis du côté des sans-travail contre les riches et il n’y a pas un de ces sans-travail qui ne se ferait tuer pour lui. Il n’ignore pas ce qu’il lui en a coûté et ce qu’il lui en coûte chaque jour encore pour lui venir en aide, mais du moins on peut bien dire qu’il en a pour son argent. Aussitôt qu’on l’aperçoit, on sort des maisons pour lui faire cortège. Il ne tiendrait qu’à lui s’il voulait être nommé quelque chose quelque part. Mais voilà, il n’a pas le talent de la parole; il s’est bien essayé: seulement ça n’est pas venu. Et puis Joost, au fond, est modeste.

Jamais pourtant les sans-travail n’auraient eu plus besoin d’un homme pour les défendre. L’hiver avait été mauvais pour eux; quand enfin ils avaient pu se mettre à la besogne, les patrons avaient décidé d’abaisser les salaires. Il y avait eu une petite révolte au port: on avait décidé la grève; une cinquantaine de déchargeurs chômaient. Le pis, c’est que les Katwyck et fils avaient fait venir des Flamands de Bruges qui, moyennant l’ancien prix, s’étaient chargés de la besogne. Une grande effervescence régnait depuis ce moment dans le quartier maritime.

Naturellement on avait fait appel aux bons sentiments de M. Jasper: celui-ci avait pris dans le tiroir de la commode une poignée de «gulden». Mon Dieu! après tout ce qu’il y avait pris déjà, cela n’avait plus d’importance. C’était Tone qui s’était chargé de la répartition. Toute l’affaire était de faire durer la grève encore un peu de temps.

On ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête d’un petit rentier comme Jasper Joost lorsque tout à coup les événements le désignent à la faveur publique. Voilà qu’un nouveau parti ressuscitait le nom glorieux de Gueux avec lequel, il y a trois siècles, les Pays-Bas avaient tenu tête à l’Espagne. Jasper, la veille, s’était trouvé à un meeting où nettement Flip Passebronder, l’un des meneurs, lui avait demandé de se mettre à la tête du mouvement. Il s’était réveillé, un matin, en y songeant favorablement: après tout il y aurait toujours quelqu’un pour lui faire ses discours. Même il lui semblait que ses talons, depuis, avaient grandi sous lui; il était obligé de regarder de plus haut.

C’était, d’ailleurs, un vrai dîner de circonstance qui les attendait ce jour-là à la maison. Les huîtres, d’une belle chair fraîche et brillante, juteusement trempaient dans de la nacre de perle, à côté des citrons et des beurrées en pile. De la cuisine se volatilisait le fumet d’une poularde à la broche. Il y avait aussi, sur le plateau d’argent, des poires d’or et du raisin comme dans les natures mortes du peintre Kalf. Jasper se mit à table avec le sentiment de quelque chose de précieux au fond de sa vie, en lui. Chacun d’eux, à son tour, d’une bouche qui avait l’air de sourire, avalait les belles huîtres grasses après les avoir arrosées de jus de citron et saupoudrées de gros poivre. Et aucun ne parlait tout de suite; Jasper gardait pour lui son idée. Il savait bien, cet homme avisé, que tous les moments ne sont pas bons, même pour dire les choses les meilleures.

En traînant un peu entre les plats, on put dîner pendant une couple d’heures, et il fallut encore une bonne heure pour les fromages, les petites tartes, les fruits, en attendant le café. C’est seulement alors que Jasper, estimant le moment propice, commença d’étirer ses élytres comme un coléoptère qui va prendre son vol.

UNE BRIQUE L’ATTEIGNIT A LA TEMPE, IL FUT TUÉ SUR LE COUP [(P. 93)].