Il y a déjà une demi-heure qu’ils sont là, jetant leur ligne; et quand la ligne de M. Fauche va à droite, celle du Chinois aussi va à droite. Le fleuve les entraîne, les flotteurs dérivent, et alors Jean Fauche d’un coup de poignet fait siffler sa ligne en l’air. Celle de Bellaire siffle également. Bellaire est comme la doublure des gestes de son ami: il le regarde du coin de l’œil pour l’imiter. Quelquefois une touche fait danser le bouchon, un poisson tire dessus; M. Fauche attend le bon moment pour donner le coup de poignet. Et houp! C’est un barbeau qui au bout de la ligne bat de la queue. Bellaire par imitation très vite à son tour fait sauter la ligne. Mais rien, pas le moindre goujon.

Il faut voir comme délicatement Jean Fauche sait détacher le poisson. Il lève le couvercle de la bannette et le barbeau peut barboter en famille avec le reste de la pêche. Il arrive aussi qu’il vient du brochet à l’hameçon: celui-là n’est point commode à capturer: la ligne danse, plie, vole en l’air: à la fin cependant l’adroit M. Fauche en a raison.

De petits nuages nacre de perle boursouflent le ciel, à la crête des monts d’en face. Le matin descend dans la vallée par un chemin de roses, comme un roi. Une rougeur se reflète au loin sur les maisons, de l’autre côté du fleuve. Et à présent de légers ballons de fumée commencent à rouler sur l’eau, comme de la nuit qui s’en va à la dérive. Un petit vent frais fait des trous clairs en haut.

Alors un rideau s’agite à l’une des fenêtres de la Truite d’or. Des roses ont fleuri la vitre, comme si le matin qui entrait partout était entré là aussi. Et Noémie Larciel regarde ce singulier garçon de Jean Fauche qui l’autre jour se tenait penché sur ses pots de fleurs pour ne pas avoir l’air de l’entendre et qui, depuis, lui fait envoyer des roses tous les matins par le Vieux Tantin.

Elle lui trouve belle mine sur sa barque: le Chinois à côté ne lui vient pas à l’épaule: et tout à coup il jette la ligne: la ligne caracole en lacets et semble vouloir décrocher les petits nuages roses du ciel.

Le visage aux yeux de sommeil demeure un instant derrière le rideau. La Meuse doucement boit la chaleur matinale: les vapeurs, en longues spirales de fumées, rasent l’eau toujours plus loin. La montagne, à contre-matin, est fluide et mauve, noyée dans du rêve. Les petits nuages roses s’effeuillent comme un bouquet: il n’en reste bientôt plus qu’un qui tourne la boucle de l’île. Doucement le rideau retombe: il semble faire un peu plus silence dans toute la nature. M. Fauche repose sa ligne et allume une pipe. Il cligne des yeux vers la fenêtre. Il pense qu’il y a derrière le rideau, dans l’ombre fraîche de la chambre, une amusante petite chose de vie. Mais rien ne bouge: le sommeil a fermé les paupières qui tout à l’heure étaient levées. Quand un peu plus tard la fenêtre s’ouvrira, la barque aura disparu.

VI

M. Fauche avait trois barques: l’une, longue, effilée, avec son réservoir à poissons dans le milieu, lui servait à pêcher; avec l’autre, plus lourde, arquée de nervures fortes, il allait jeter l’épervier en pleine eau, là où il n’y a plus d’îles. Il attendait que Fré D’siré se fût mis à son mât pour naviguer avec la troisième. Mais sans doute, comme il y a un temps pour le passage des grues, des sarcelles et de la grive, le moment n’était pas venu encore pour commencer ce grave travail. Le sourd prenait ses mesures, passait ses paumes râpeuses sur le bois et attendait comme attendait son maître, comme le printemps attendait que ce fût l’été.

Tantin, de son côté, ne se montrait pas pressé: il avait confiance, il était sûr que la besogne, une fois entamée, ne chômerait plus. L’affaire était d’en finir avec les clous et la peinture du bachot à Moya, l’hôtelier; et, avec Fré D’siré on pouvait à la rigueur savoir quand une chose était commencée, on ne savait jamais quand elle finirait. Tantin Rétu trouvait qu’ainsi la vie était bonne. Il continuait à verser ses arrosoirs dans ses sabots; il fumait ses vingt pipes par jour; et comme il avait trouvé l’autre soir une pauvre petite chienne errante à sa porte, il l’avait adoptée et l’habituait à marcher derrière ses talons.