AH! QUEL VILAIN MOT, M’SIEU TANTIN [(P. 14)].

Si elle était venue par la grande route ou par les sentiers de la montagne, personne n’aurait pu le dire. Tantin, en rentrant, l’avait aperçue, couchée sur son seuil. Jamais ça ne lui était arrivé d’être attendu par quelqu’un, bête ou créature; et pour la première fois de sa vie il avait eu l’émotion de se sentir bon à quelque chose. La chienne, avec des yeux humbles et frais, l’avait regardé en agitant la queue. Elle avait le dos et les côtes en cerceau: il lui avait fait une place près de son lit dans la maison. Et au bout de deux jours il l’avait appelée Finette.

Finette à présent ne le quittait plus. Elle semblait, en ayant perdu tant d’autres, craindre de perdre à son tour celui-là. Et il lui parlait; elle le regardait de ses prunelles humides en agitant son bout de queue; tous deux se comprenaient. Sa venue, d’abord, avait agité les autres chiens de la marine. Ils étaient deux, le petit spitz de la vieille Hollemechette, sournois, museur et rusé, et le fox à trente-six pères des Moya, faraud et rageur, avec une tache d’encre comme de grosses bésicles autour des yeux. Très vite, d’ailleurs, l’un et l’autre s’étaient montrés bienveillants.

Noémie Larciel, de la terrasse de la Truite d’or où, en petite robe rose, elle se posait entre deux envolées vers la montagne, s’amusait beaucoup de cette animation du port. Tantin quelquefois, ses arrosoirs au bout des bras, se plantait près de la bâche, salivant sur sa pipe, et d’une voix mouillée disait avec un clin d’œil:

—Alle est eun’ miette carnassière... Pour sûr qu’alle l’est. Mais les bêtes, ça n’a pas de raison, pas vrai, moiselle?...

Noémie n’avait pas compris tout de suite.

—Carnassière?

Alors, retirant sa pipe de sa barbe, la bouche écarquée, sa grande bouche de brochet, il lui avait expliqué.

—Ben sûr, carnassière.

—Ah! quel vilain mot, m’sieu Tantin!