Mais Roselei n’avait peur de rien: elle se jetait à la tête de l’animal, et avec sa petite main de dix-huit ans, en le cajolant, elle faisait venir cette force brute jusqu’à son box. Le terrible étalon soufflait doucement.
Au fond, cela n’était pas du goût du joli Adelin: il n’eût pas aimé épouser une jeune fille qui avait plus de courage que lui. Un homme intelligent sait faire, il est vrai, les sacrifices nécessaires quand il s’agit d’une dot comme celle de la demoiselle aux Baesrode. Et il toussait faiblement dans sa main, indécis sur ce qu’il aurait dû dire. Il fut, du reste, visible que Hugo ne s’inquiétait nullement de connaître les sentiments des Van Pède à cette minute de leur existence. Ils étaient simplement pour lui une relation telle qu’il en peut exister entre un fonctionnaire soucieux des intérêts de son arrondissement et un député, grand éleveur. Il trouva naturel que Roselei, cette fois comme toutes les autres, eût agi spontanément, selon son sens intime.
Cette belle fille à la forte sève sanguine, s’était développée librement comme une essence de nature, comme un jeune animal au pré. Jamais Mme Zabeth Baesrode n’avait consenti à lui faire donner l’éducation de la pension: des maîtres étaient venus qui lui avaient enseigné tout ce qu’une fille de bonne maison doit savoir bien que sa meilleure science fût la terre et la vie des bêtes de la terre. Avec sa chair d’une couleur de froment mûr et le parfum de sa force, elle tenait ainsi à la fois d’une demoiselle de la ville et de la campagne.
Tout étant rentré dans l’ordre, on acheva de dîner. Le soir clair du solstice avivait la senteur des bouquets de syringas et de chèvrefeuilles trempés dans de larges terrines d’émail jaunes: leur empyreume gras se poivrait d’un évent chaud monté des jardins et des fumiers. C’était la puissante odeur des grandes demeures rurales, riches en bêtes et en fructifications du sol. La lourdeur d’une longue journée, la plus longue de l’année, pesait sur les convives. Baesrode parlait peu, selon son habitude. La vieille Thècle, penchée sous ses soixante ans de loyaux offices, aidait le cocher Baerens à faire le service de la table: lui-même, après tant de moissons et de charriages, n’était plus jeune non plus. Ils auraient pu se marier autrefois; ils en avaient eu l’idée pendant dix à quatorze ans; et puis l’âge était arrivé, ils n’y avaient plus songé. Tout de même, cela ne les faisait pas rire de les voir prudemment apporter les plats et enlever les assiettes, elle encore active et méthodique avec son grand bonnet à ruchés blancs, lui en petite veste de coutil ligné, comme les valets d’écurie.
Le jour pâlit doucement: on s’en alla faire le tour des vergers. Hugo Baesrode, très élevé de taille, touchait du front le dessous des branches, ayant à ses côtés le commissaire qui lui venait à la hauteur du coude et, selon son habitude, disait toujours «oui, oui», en hochant la tête. On marcha jusqu’à la grande prairie où paissait le gros bétail pour la boucherie; quelquefois un souffle arrivait sur eux, au bout des naseaux fumants. Le silence dans les cours n’était plus coupé que par le râclement des longes ou les barbotements des auges. On ne sait pas ce que l’avocat disait tout bas à Roselei; mais tout à coup elle haussait l’épaule et déclarait:
—Je ne suis pas une fille comme les autres, moi!
Quand sonna la demie après neuf, tous regagnèrent la maison: les Van Pède montèrent à leur chambre.
II
Le pachthof s’éveilla le lendemain dans une douce paix de dimanche. Toutes ses fenêtres ouvertes, le logis respirait, comme par autant de bouches, l’air frais du premier jour qui suit la nuit du solstice. On se retrouva pour le déjeuner au café, dans la salle à manger, autour du miel, du pain et des œufs. Les trois fils étaient rentrés tard des comices et dormaient encore. Hugo, levé au chant du merle selon son habitude, avait visité d’abord les écuries et les étables, puis était parti faire à cheval le tour du domaine. L’autre jour encore, il avait vu des lacets posés dans les sentes. Le vaurien qu’il eût surpris aurait eu son compte; avec sa taille de géant et ses poings à démolir une enclume, Baesrode, à soixante ans, ne jugeait pas nécessaire de faire sa police en s’armant d’une carabine.
Van Pède, le père, goinfre et avare, se délectait de l’aubaine qui mettait à portée de sa main la corbeille aux œufs et les pots de miel. Chez lui, en famille, il se sentait surveillé par sa femme qui, pour réaliser des économies nécessaires à tenir leur rang social, strictement le rationnait. Mais une fois en tournées administratives, il prenait du bon temps, généralement hébergé par les notables des villages et nourri avec considération, comme un curé. Le sang aux prunelles et les yeux biglant derrière son pince-nez d’or, il allongea pour la dixième fois la main, une longue main ratatinée à peau de morue sèche, vers les œufs en disant son «oui! oui!» qu’il ponctuait d’un hochement de tête. L’avocat, lui, déjà grillait une cigarette, ennuyé du long dimanche qu’il aurait à passer, probablement sans résultat, chez les Baesrode. Maigre et fluet comme il l’était, avec ses gestes nerveux qui semblaient hacher du tabac, il ne s’était jamais senti à l’aise dans la compagnie un peu brutale qui arrivait là, trois ou quatre fois le mois, jouer au polo, au tennis, au football ou à d’autres jeux pour lesquels il manquait d’adresse. Mais Mme Van Pède, la mère, avait consenti à lui payer une dernière fois ses dettes à condition qu’il fît une fin; et faire une fin dans la famille, signifiait mettre la main sur le gibier rare que représentait Roselei.