C’est si bon, en Flandre, de commencer sa journée en mangeant, comme on irait à communion et à messe! Le café est chaud, on attrape une tartine de beurre qu’on trempe dans le bol ou dont avec le couteau soigneusement on fait des mouillettes égales, puis on recommence avec d’autres tartines, trois, quatre, six, qu’on laisse glisser avec de pleines cuillerées de miel, très doucement, sans se presser. La terre non plus n’est pas pressée, ni la saison, ni le blé qui germe, ni le moulin qui attend le vent et tout vient à son heure, le travail et la mort. Personne ne l’a dit aux petits enfants et cependant, les enfants en toute chose font comme ont fait leurs parents, avec la lenteur dont ils se signeraient et diraient le bénédicité. C’est la raison pour laquelle les vieilles gens de Flandre deviennent plus vieilles qu’ailleurs.
SES CAMARADES DU BARREAU L’APPELAIENT «MADEMOISELLE ADELINE» [(P. 96)].
Mme Baesrode avait toujours passé pour une des belles femmes de «ce pays des beaux chevaux, des belles génisses et des belles filles,» comme un jour, parlant de la Flandre, l’avait dit à la Chambre Hugo Baesrode. C’était, du reste, une parole qu’il aimait répéter avec une conviction réelle. Aujourd’hui qu’elle avait ses quarante ans bien sonnés, bâtie à la mesure de son mari, avec le signe d’une force calme dans le visage et toute la personne, Zabeth était encore un de ces beaux corps au sang paysan et qui ont besoin d’être puissamment nourris. Il y avait vraiment une espèce de devoir gravement accompli dans la façon dont elle portait le pain à sa bouche et mangeait ses huit à dix tartines de large miche dorée en les trempant dans de pleines jattes de café. Roselei, à son exemple, lentement suçotait ses empilées de mouillettes onctueuses de beurre, sans qu’on pût dire que ce fût là, de leur part à toutes deux, de la gourmandise. Et ni l’une ni l’autre ne parlaient, les yeux chargés de bien-être et mi-sommeillants. Ensuite chacune reprenait son rôle d’ouvrière active dans la maison, comme les abeilles dans la ruche.
Le réfectoire était frais: une moiteur légère, le long des nattes de paille, amatissait le luisant bleu des dalles. Trois fenêtres à petits carreaux, ouvertes du côté des jardins, dans la façade encore baignée d’ombre, laissaient voir le balancement lent des massifs d’arbres à la brise venue de la mer. On avait fermé les contrevents des trois autres fenêtres donnant sur la grande cour, déjà chauffée par le soleil. Une senteur de seringas, de roses et de lys, arrivait des plates-bandes avec l’odeur sèche de l’avoine et de la paille dans les écuries. Le frémissement irrité d’une guêpe bruissait aux parois d’une carafe sur le manteau de la cheminée.
Par-dessus la campagne, le matin n’était pas tout à fait levé et l’air était haut, léger, comme brillanté de petits cristaux de soude: mais là-bas, vers la dune, un petit brouillard lumineux tremblait, ridant l’immense toile de fond du paysage. Le silence était si grand qu’on pouvait croire que la terre, en ce saint jour du Seigneur, ne travaillait pas plus que les hommes. Tout le monde étant parti pour la messe, on n’entendait plus ni le bruit des seaux ni le cognement des sabots. Quelquefois seulement une vache meuglait.
Les fers d’un cheval martelèrent le pavé: Hugo rentrait. Il avait la réserve des Flamands dans les choses de sentiment. Il n’embrassait jamais devant le monde sa femme et sa fille. Roselei se leva et, inclinant la tête, lui dit bonjour. Mme Baesrode le salua simplement par son nom. Il allait alors à ses hôtes, leur serrait la main, puis jetait sur la table un paquet de lettres, de journaux et de brochures, ficelé d’une grosse corde, et que le piéton lui avait remis au sortir de la messe.
On se partagea la correspondance: celle du commissaire le suivait pendant ses tournées. Van Pède fils eut sa petite lettre lilas, à l’adresse égratignée comme d’une griffe de chat. Il était venu aussi le Journal de la bonne ménagère pour Mme Baesrode, le dernier Femina pour Roselei et une lettre pour Arnold, l’aîné des garçons. Ceux-ci s’étaient enfin réveillés et on les entendait là-haut barboter dans leur tub. Roselei s’étonna: elle attendait depuis deux jours une lettre de la petite baronne Tols pour leur prochain polo et rien n’arrivait. Mais en Flandre, on prend le temps comme il vient; s’il pleut, c’est que le soleil luira le lendemain, et elle cessa d’y penser. Hugo, lui, après avoir bu à longs traits un bol de café, prenait connaissance de son courrier. Il était abonné à des publications d’agronomie et d’économie domestique; il se refusait à lire aucun journal politique, malgré son mandat de député. Il disait: «Je ne suis pas à la Chambre comme homme de parti, mais comme paysan.» Et c’était vrai, il n’allait là que pour le bien de la terre et de ceux qui peinent à travailler pour elle.
L’un après l’autre, les garçons descendirent; une différence d’âge légère les séparait. Mais entre l’aîné, Arnold, et le cadet qui s’appelait Baert, un quatrième fils leur était venu qu’ils avaient baptisé du nom de l’aïeul, Bruno, et qui se destinait à la prêtrise.
Justement la lettre adressée à Arnold annonçait son arrivée, avec quelques autres séminaristes comme lui, pour l’après-midi. Les frères maintenant riaient tandis qu’il lisait à voix haute: «Dis à nos chers parents que nous comptons bien leur arriver avec des fureurs de poulains lâchés; nous avons besoin de dégourdir nos jambes. Nous descendrons au train; inutile donc de faire atteler. Dis aussi à notre bonne petite Lei que si elle a des amis pour faire ensemble du croquet ou du tennis, nous tenons la partie.» Bruno avait toujours été un joyeux garçon.