Au surplus, son parti était pris: même avec des chances, il ne sacrifierait pas sa petite Peluche à cette grosse Roselei. Ses chances, d’ailleurs, il le reconnaissait, étaient singulièrement problématiques. Depuis deux jours qu’il était là à lui faire sa cour de joli homme, elle se montrait à son égard d’une indifférence décourageante.

Roselei avait une de ces âmes tranquilles de fille des Flandres, comme, entre les saules, les petites mares vertes que le vent ne ride pas.

«Rien à faire, conclut-il, affaire classée.» Mais son amour-propre restait blessé; il se montra mauvais joueur, fut maussade, s’écarta du tennis après quelques coups de raquette et finalement alla s’échouer dans un des fauteuils de la rotonde où, en feuilletant des revues, il attendit impatiemment l’heure du train.

V

ABEL ENVOYAIT SA FLÈCHE TOUCHER LE COQ [(P. 107)].

Et puis, il y avait toujours là Alain Rippers, ce gauche, doux et bon garçon qui tirait si peu d’orgueil d’être déjà mieux qu’un simple bon garçon. Car voilà, c’était la vérité: Alain manquait d’adresse aux jeux; jamais il n’avait pu faire la partie au polo; il montait à cheval comme un paysan qu’il était; mais ce paysan-là avait fait une chose qui semblait au-dessus de sa condition et de celle de tous les paysans comme lui. Alain Rippers avait écrit de sa grosse écriture et avec de mauvaises plumes, un livre de petits contes où il mettait en scène l’humanité des hameaux, un livre qu’un paysan de Flandre comme lui, après tout, seul avait pu écrire et qui n’ayant fait que des études primaires, tout de suite avait mis son nom obscur en lumière. Chez les Van Pède, on avait beaucoup ri, naturellement, de l’aplomb de ce fils des fermes qui, sans diplômes, s’amusait à barbouiller du papier. Roselei, au contraire, et ses frères, avaient relu cent fois l’histoire du petit conscrit qui, du regret de son village, meurt à la caserne et celle de la petite servante qui part pour la ville avec un sachet qu’elle porte sous sa chemise comme un scapulaire, un sachet où elle a cousu de la terre du champ; et celle-là aussi mourait quand à la longue, poussière à poussière, la terre s’était mise à filtrer à travers les points de couture, laissant le sachet vide.

Il y avait comme cela une vingtaine de récits, d’une intimité et d’une émotion qui vous tiraient les larmes des yeux. Même le grand Hugo, un jour qu’il parlait des gens de la campagne à la Chambre, avait trouvé le moyen d’en citer trois pages entières; il l’avait fait de mémoire et tout d’une fois, comme quelqu’un qui a vécu profondément de la vie d’un livre.

Alain avait vingt-quatre ans: il était le fils des Rippers, les fermiers de la vieille métairie des Six jeunes hommes, une petite métairie de quatre chevaux et de dix bêtes à cornes. Le père étant mort, c’était lui qui, en bon fils, avec sa mère, une femme de soixante ans, s’occupait de la terre et des bêtes.

Bien campé sur ses pieds, les épaules larges, ferme des reins, du biceps et du jarret, il présentait un type sain de la race comme les chevaux et les vaches de Baesrode, avec le poil blond et les yeux bleus, d’un bleu fleur de lin, si doux et si clair sous le clair ciel des Flandres.