On ne savait pas comment lui était venue la manie d’écrire: il avait douze ans quand son père qui était encore un homme solide en ce temps, déclara qu’il y avait dans la tête de l’enfant quelque chose qui n’était pas chez les autres: l’instituteur quelquefois lui prêtait des livres ou bien il regardait longtemps les images des vieux almanachs. C’était curieux aussi tout ce qu’il savait lire dans les prunelles des animaux. Et une fois il s’était mis à écrire une chose où le bon Dieu, descendu du ciel, arrivait dans un village donner la bénédiction aux chevaux, aux ânes, aux chiens, aux bœufs: à chacun il disait une parole que toutes les bêtes comprenaient et qui les faisait dodeliner la tête en poussant des cris variés; et c’était comme cela qu’il leur était venu une voix pour parler et prier à leur manière, comme leurs grands frères, les hommes.

Il se trouva qu’un jour le petit conte parut dans la gazette du canton. C’est Alain qui fut bien étonné et même un peu honteux de voir là-dessous son nom de fils de paysan: il avait remis son Bon Dieu des bêtes à son vieil ami l’instituteur; celui-ci, sans rien lui en dire, l’avait envoyé au rédacteur de la feuille, lequel était son parent.

Ce fut le commencement. Comme à l’arbre il pousse une branche après une branche et que chacune à son tour porte un bourgeon qui donne sa feuille, il s’était mis à remplir de petits carrés de papier, le soir, à la chandelle, après avoir tout le jour hersé, labouré, ensemencé, fait les marchés à la ville, etc. A mesure qu’il achevait d’écrire une de ses petites histoires, il allait la lire à Roselei ou à ses frères; mais c’était toujours Roselei qui disait si c’était bien ou mal. Et comme cela, un dimanche, le journaliste, qui était aussi imprimeur, était venu lui proposer de publier ses contes dans le journal en lui offrant de les réunir ensuite en volume, comme on fait pour les grands auteurs: et Alain avait appelé son livre La Petite vie au hameau et il s’en était bien vendu trois cents exemplaires à deux francs. Roselei avait senti battre son cœur.

Il était là maintenant avec les garçons, abattant les quilles sous le hangar où Hugo Baesrode avait fait établir le quillier. Les jeunes gens du village s’en allaient aussi tirer à la perche dans une des prairies de la ferme, à une petite distance du verger. Alain, d’un bras sûr, envoyait sa flèche toucher le coq au bon endroit et abattait neuf aux quilles, huit fois sur dix.

La belle Roselei, dans sa jeune force, ne dédaignait pas non plus de s’escrimer contre l’oiseau, le jour où se réunissaient les archers du Saint-Sébastiaenhof. Il n’y avait pas un homme pour bander l’arc comme elle, tirant sur la corde de toute la longueur du bras, touchant presque de l’épaule la terre; et puis la flèche partait, filait droit dans l’air. Dès sa petite enfance, elle s’était mêlée aux jeux de ses frères et des garçons de la famille; elle avait lutté avec eux sur le pré; elle jouait au football; elle faisait des roses à la carabine Flobert; elle nageait comme elle montait à cheval et comme elle chassait, avec l’héroïsme naturel de son rouge sang de campagne. C’était l’autre Roselei, celle-là, librement poussée parmi la grande vie d’une ferme, à côté des jeunes hommes dont elle avait presque la robustesse physique, et qui ensuite redevenait l’âme placide et reposée de la Roselei à la voix lente, aux yeux de rêve et de silence, au tranquille sourire qui, au coin des joues, faisait deux creux comme le remous d’une eau. Est-ce qu’elle n’était pas aussi une vraie fille de cette terre flamande où, comme disait Baesrode, les belles filles sont plus belles qu’ailleurs?

Enfin la chaleur tomba un peu: les séminaristes et le curé purent renfiler leurs soutanes qu’ils avaient accrochées à des branches. Les vols de robes blanches cessèrent de tourbillonner pour aller manger de la tarte et boire de la groseille ou du café sous les tonnelles où Mme Baesrode avait fait préparer un petit lunch. On était rouges comme les pivoines du jardin. Ce fut Roselei elle-même qui courut ramener Alain et les garçons du jeu de quilles. Elle ne trouva pas tout de suite l’avocat qui avait quitté la rotonde et fumait des cigarettes sur la route. Il avait fallu réveiller Van Pède, père, qui, depuis le dîner, ronflait à poings fermés sous les pommiers, la tête dans son mouchoir. Le baron, lui, suivait son idée: il avait pris le bras de Baesrode, et même on peut dire qu’il s’y pendait comme un petit singe à une grosse branche, et il ne cessait plus maintenant de lui reparler de sa ferme du Tilleul et de vanter les mérites de son aîné. Il était un peu comme un tireur qui voudrait mettre sa balle dans une cible et puis dans une autre en se disant qu’il arrivera toujours un moment où il la mettra dans le mille. Hugo voyait venir le vieux renard et riait au-dedans de lui.

VI

Après tout, ce n’était là qu’un dimanche parmi tant d’autres pareils, pour le pachthof des Baesrode: il fallait assister à un dimanche de polo pour avoir une idée du bruit et de la gaîté qui régnaient là certains jours. Il venait alors des fils des grandes fermes à six lieues à la ronde et la petite baronne Tols, de son côté, amenait un jeune lieutenant, son parent, très bon joueur. On n’avait pas de peine à former les deux équipes: Roselei était dans un camp avec le lieutenant et deux autres partenaires; la baronne dans l’autre avec Nand, Arnold, ou l’un des fils des grandes fermes. Quelquefois c’était Hugo Baesrode lui-même qui était l’arbitre: il se tenait près des deux poteaux, monté sur son grand bai brun.

Aussitôt la balle lancée, les petits chevaux, en vis-à-vis par rangs de quatre, partaient d’une volée; toute l’affaire était d’envoyer la balle dans le camp ennemi: les maillets au bout des longs manches de bois tournaient par-dessus les têtes: on entendait leurs coups secs frapper la boule qui filait, sautait, avec l’air d’un rat entre les pieds des chevaux. C’était merveilleux comme les petites bêtes virevoltaient en plein galop, semblant jouer là pour leur compte, avec des ébrouements qui étaient pareils à des rires. Par moments, on ne voyait plus qu’un tas de poils qui passait en trombe, avec des éclairs de ferrures en l’air et toujours le moulinet des maillets comme de grandes pattes de faucheux. Tantôt un camp ou l’autre parvenait à renvoyer la balle par delà les colonnes, dans le camp ennemi. On le savait tout de suite à la clameur qui s’élevait: les cobs alors jetaient leurs têtes en l’air comme des drapeaux. Hugo criait le point. Il fallait un nombre préfixé de points pour gagner. Et puis de nouveau, les petits chevaux partaient, cabriolaient, tournaient, faisant sauter leurs cavaliers comme des bouchons de liège jusqu’au moment où un cri plus fort que ceux qui avaient précédé signalait la victoire définitive. On s’amusait bien, le reste de la semaine, entre cobs, à se raconter ces exploits.

Tout alors rentrait dans l’ordre: la ferme reprenait son train, redevenait la grande ruche en travail sous les jours vermeils. Les cours ronflaient, les essieux grinçaient, les vaches repartaient pour la prairie, des valets menaient les chevaux du haras à l’abreuvoir ou les faisaient trotter sur la piste. Après la vente des six étalons, dernièrement achetés par un marchand allemand, il en restait encore huit à l’écurie. En comptant les juments, les pouliches, les poulains, les cobs, les chevaux de trait pour l’exploitation, c’était une cavalerie d’un peu plus de soixante-dix bêtes, toutes saines d’œil, de bouche et de poil. Les poulains à grosses têtes et jambes en échalas, jusqu’à la tombée de la nuit, s’éparaient et gambadaient à côté des mères, dans une des prairies clôturées. De petits taureaux se faisaient les cornes en râclant les pieux ou, déjà combatifs, les yeux torves et battant de la queue, s’accolaient, leur mufle court à ras du sol, dans le pré où étaient les génisses et les vaches laitières, toutes bien à point, la robe claire, rousse ou mouchetée de tons de fleurs.