Alain maintenant quittait la grand’route et s’engageait dans l’un des chemins de traverse qui desservent l’intérieur des terres. Sous les grands feuillages, derrière les haies taillées ras, étaient les petites fermes avenantes et fraîches avec leurs animaux, leurs cultures, leurs meules de foin et de paille, comme des paradis terrestres. Tout semblait repeint à neuf depuis les dernières pluies; il se disait qu’il n’y avait pas un endroit au monde où il faisait si bon vivre, et à voir le travail de chacun qui à la longue avait fait le sol fertile et gras, avec ses carrés de céréales et ses enclaves de pommes de terre, de fèves, de pois, d’oignons, de choux, il trouvait aussi, comme Baesrode, que la terre ainsi cultivée était de la chair vivante, la chair même du paysan, et que ce que celui-ci en tirait était comme les enfants sortis de lui. Il était un peu honteux alors de tout le temps qu’il passait à noircir du papier quand il n’y avait jamais assez de bras pour retourner les sillons. L’ombre, là où il passait, duvetait tièdement le sentier, semait des petites fleurs lilas sur le pis des vaches, ajourait d’un dessin de guipure l’échaudage des maisons. Il songeait: «Le seigle de Paridens sera mûr avant le nôtre.» Ou bien: «Le froment de Verriest n’a pas profité.» Et quelquefois il cassait un épi qu’il roulait dans sa paume et dont il mangeait le grain d’or. Et ensuite, tout doucement, sa pensée encore une fois s’en revenait vers Roselei.
Lui comme les autres, à présent était prêt pour la moisson: avant quinze jours le champ serait à couper si le bon temps continuait. Avec le valet et la servante comme au temps du père, il tâcherait de suffire à la peine. Mais les faucilles étaient ébréchées et vieilles, il lui faudrait aller se remonter à la ville; et on ne sait pas pourquoi il lui revenait là-dessus l’idée d’une petite chanson où les faucilles se mettaient à radoter entre elles comme de vieilles gens.
A la ferme, il trouvait en rentrant la mère écrémant le lait ou nourrissant d’une bouillie de son ses veaux à l’engrais. C’était une vieille femme triste et qui pouvait dire, au temps qu’elle sentait dans les jambes, le temps qu’il ferait le lendemain. Elle avait été une des belles filles du pays; mais l’âge, les fatigues, le regret d’avoir perdu son mari, en la ridant et la fléchissant, ne lui avaient laissé que la beauté limpide des yeux, comme les bêtes au pré. Cependant elle était restée la bonne ouvrière mêlée dès l’aube à la vie de la maison et qui trouvait encore le moyen de bêcher son jardin et de soigner ses vaches quand elle avait fini avec les gens. Jamais on ne l’avait plus vu rire depuis la mort du fermier: son âme était une chambre aux volets clos où la joie du dehors n’entrait plus. Quand Alain était à la ferme, ils ne se disaient pas six mots de toute une journée, bien qu’il fût pour elle un vrai fils et qu’elle l’aimât comme si elle continuait de le porter en elle. Il avait, à côté de la sienne, une grande chambre sous le plancher du grenier et dont la fenêtre à petites vitres carrées s’encadrait du feuillage d’un poirier en espalier. Il trouvait toujours sur les planches de l’armoire son linge, ses camisoles et ses chaussettes en bon état. Elle veillait aussi à renouveler l’eau bénite dans le bénitier, sous la branche du dernier dimanche des Rameaux.
C’ÉTAIT LA MER TOUT ENTIÈRE QUI SEMBLAIT PASSER LA-HAUT [(P. 112)].
Au matin, en se levant, le bon garçon voyait une petite ombre trembloter sur ses draps de grosse toile; c’était le vol d’un ménage d’hirondelles qui depuis trois ans revenait nicher au-dessus du croisillon. Il entendait aussi les pigeons gratter et roucouler dans le pigeonnier au-dessus de sa tête. Les pigeons étaient une des passions du village: une fois un de ses colons était rentré le premier de Paris et avait eu le prix. Mais depuis qu’il faisait ses petits contes, il n’allait plus sur les routes, en bras de chemise, le nez en l’air, regardant s’ils auraient le bon vent. En ce temps aussi, il lui arrivait d’aller boire des petits verres au local de la société, avec les amis. Tout cela lui avait passé: il n’aimait plus que ses ruches. Le dimanche matin, après la messe où de loin il voyait doucement remuer le chapeau de Roselei, il restait une heure et plus planté devant ses abeilles, dans l’odeur vanillée du jardin. Elles entraient au cœur des grandes clochettes bleues, suçaient le chèvrefeuille, rebondissaient très haut par-dessus le toit de l’étable. Il les suivait longtemps des yeux, il s’imaginait qu’elles allaient là où allaient ses pensées. Et encore une fois, il lui venait le sujet d’une de ses petites histoires: il ne l’écrivait qu’après l’avoir longtemps roulée dans sa tête.
Une petite ferme comme la sienne vaut mieux pour la méditation que le bruit et l’affairement d’une grande exploitation comme celle des Baesrode. Du moins il le disait: il s’y sentait plus près de soi-même, dans la petite ruche silencieuse de l’âme. Roselei riait de l’entendre parler ainsi, disant, de son côté, que c’était après tout une question d’habitude: l’escargot va avec sa maison sur le dos, mais l’écureuil a besoin de toute la forêt pour vivre. A son tour il riait, lui toujours sérieux.
—C’est vrai, disait-il, je suis l’escargot, moi.
Un jour qu’il était dans le charril, fixant avec des clous la bande d’une roue de charrette, il entendit un grand vacarme dans la cour. Toute la poulaille apeurée battait de l’aile et fuyait devant le piaffement de Carlintje, la petite jument de Roselei, entrée en tempête avec sa maîtresse sans selle sur son dos. Elle lâchait la bride, le cheval s’arrêtait net et les cheveux dénoués et flottants, elle sautait bas, retombait sur la pointe de ses bottines, en petite amazone sauvage qu’elle était. Sa jument était à la fois pour elle un jeu, une camaraderie, une habitude, la chose vivante qu’elle sortait de l’écurie quand elle allait aux fermes visiter ses malades ou simplement qu’il lui passait la fantaisie de faire un petit temps de galop.
Carlintje, la bride pendante, se mettait à brouter une botte de foin tandis que Roselei entrait dans la cuisine et disait à Siska Rippers en train de peler des pommes de terre: