—Dag moederke (bonjour, petite mère).
C’était si insinuant et musical, avec le son de cuivre clair de sa voix!
A Alain qui là-dessus arrivait les rejoindre, elle faisait part ensuite de la grande nouvelle. La petite baronne Tols et son cousin le lieutenant étaient venus la veille lui demander de représenter une des princesses de la cour dans la figuration d’un cortège où se voyait Philippe le Bon faisant sa joyeuse entrée dans Bruges: son père prêtait les plus belles bêtes du haras: elle-même monterait une des grandes juments primées: mais il lui fallait un servant d’armes qui se tiendrait à la tête du cheval, en habits de parade comme elle-même; et elle lui demandait:
—N’est-ce pas, Alain, que vous ferez bien cela pour moi?
Alain tout à coup se trouva très loin de ses abeilles: il était devenu très rouge; il se sentait un peu honteux à l’idée de paraître en public sous des ors et des chamarrures, lui le paysan, le fils des Six jeunes hommes. Mais enfin, puisqu’elle le voulait... Ce qui lui rendait aussi quelque assurance, c’est que rien ne pressait: la fête serait pour septembre: on avait devant soi plus de deux mois. La «moederke», elle, n’avait encore rien dit et, assise sur une petite chaise basse, elle passait les mains l’une sur l’autre avec un bruit de râpe.
—C’est que... fit-elle enfin.
Et seulement un peu après, elle achevait sa pensée:
—Est-ce qu’il nous faudra payer sur notre pauvre argent ce riche costume?
Roselei ne riait pas comme l’eussent fait les autres filles riches. Elle savait quel travail représente la moindre dépense pour les gens de la campagne. Elle dit simplement que la petite mère pouvait être bien tranquille à cet égard. Et elle les regardait l’un et l’autre de ses yeux droits, les narines encore un peu agitées par le petit vertige de la galopée. Peut-être elle pensait qu’elle eût été aussi bien dans cette petite ferme fraîche, sentant le bon lait, que dans leur grande maison de seigneur. Roselei était une fille comme cela.
Elle conta qu’un marchand était venu le matin et avait acheté six pouliches. Un autre avait fait marché pour les veaux. Le père allait essayer une nouvelle baratteuse. On n’avait plus revu les Van Pède depuis l’autre jour, mais le baron Dierens était revenu avec son fils. Là-dessus elle riait, la bouche ouverte, comme si elle allait ajouter quelque chose, mais ses yeux rencontrèrent ceux d’Alain et elle ne disait plus rien. Et puis une demi-heure passa: quelquefois il entrait une guêpe qui se mettait à piquer des cerises sur l’armoire.