Aucune autre fille peut-être n’aurait dit avec aussi peu d’embarras cette chose que généralement les filles ne disent pas.

—Alain, voulez-vous être mon mari?

Cette fois, elle n’avait pas rougi; et elle parlait fièrement, les yeux appuyés sur les siens, avec douceur et fermeté, comme si elle lui avait demandé simplement: «Alain, dites-moi, est-ce que je suis toujours pour vous la petite Roselei avec laquelle vous aimiez tant courir par les prairies quand vous aviez dix ans de moins?» Elle ne lui demandait pas s’il l’aimait de l’amour qu’un jeune homme doit avoir pour une jeune fille qu’il va épouser. Il sembla même que l’amour avait été entre eux un état de leur vie profonde, si naturel qu’elle jugeait inutile d’en parler. Elle fit bien paraître, en tout cas, dans ce moment, la décision de la femme sérieuse, loyale, résolue que serait un jour en ménage, la jeune fille qui avait dit cela sans minauder ni sourire, comme on dit une chose grave, qui lie pour la vie entière.

Moederke, de saisissement, laissa tomber sa banne avec les pommes de terre qui étaient dedans et qui se mirent à rouler sous la huche, la table et le bahut. Alain, lui, avec une main à sa gorge comme pour arracher les mots qui ne venaient pas, disait enfin humblement:

—Moi, un si pauvre garçon!

Et puis il lui venait au coin des yeux deux larmes d’immense bonheur qui lentement grossissaient en lui coulant sur les joues et qu’il ne songeait même pas à étancher du bout de ses doigts. On peut bien dire que ce jeune homme de la campagne, solide comme un petit bœuf, témoigna là une sensibilité qui eût été plus naturelle chez Roselei.

—Och! Och! disait toujours Mme Rippers en frappant du plat de la main sur ses genoux.

Et lui, disait:

—Est-ce possible, ma Roselei?

A la fin il lui prenait les deux mains dans les siennes et il ne pouvait plus les quitter; et à son tour elle lui raconta comment cette chose était arrivée. Ah! c’était là une histoire comme jamais il n’en aurait jamais osé écrire, et cependant c’était la réalité.