VIII

Il était bien huit heures quand, ce matin-là, Noémie descendit prendre sous la tente son café du matin. Elle s’était beaucoup fatiguée la veille à courir dans la montagne: elle avait été cueillir pour son herbier des euphorbes et des sceaux de Salomon à la lisière d’un bois, très loin. Les brassées d’éthuses, de jacobées, d’anthémis, de centaurées et de sauges qu’elle avait rapportées parfumaient sauvagement la salle à manger de la Truite d’or.

Madame Moya, très grosse, les bras nus, ses poings aux hanches, guettait sur le pas de la porte la rentrée de son mari qui était parti s’approvisionner à la ville. Moya était de ceux de qui l’on peut dire qu’une fois sortis, on ne sait pas quand ils rentreront.

AU REVOIR, M. FAUCHE... BIEN DU PLAISIR [(P. 19)].

—Ah! mamzelle Noémie, fit-elle, c’est-y pas de quoi vous tourner les sangs? Moya est parti à la montée du premier train du matin et y a pas d’apparence qu’y revienne avant le train d’onze heures. Sûrement il est quéque part à boire des chopes à la ville ou à regarder pêcher les gens par-dessus les ponts. C’est-y pas un malheur? D’autant que j’ai à ce midi M. Cortise et ses amis à dîner.

Elle cligna de l’œil.

—C’est pas M. Fauche qui manquerait sa rentrée du lundi; je l’ai vu passer à t’à l’heure. J’ sais pas pourquoi on lui en veut, à c’t’homme: ses affaires sont pas les nôtres, pas vrai?

—Et M. Fauche est de la partie, madame Moya?

—Pour sûr. M. Cortise et lui, c’est comme l’ongle avec le pouce.