Noémie finit de tremper ses dernières mouillettes. Justement passait Tantin avec ses arrosoirs, traînant Finette derrière ses sabots; le fox et le spitz venaient ensuite. Jamais la marine n’avait déployé plus d’activité. Le sourd tapait des coups de brosse dans la panse de la barque. La pointe d’un grand nuage blanc arrivait voir au-dessus de la montagne d’en face.

—Bonjour, m’sieu Tantin! Déjà au travail?

—Bé, dame! L’ bon Dieu nous a mis pour ça sur la terre. Et tout d’ même, c’est cor’ pas nous qui l’avons le plus dur.

Il joignit ses mains en cornet et cria à Fré D’siré:

—Hé! D’siré! C’est-y point vrai que ça n’est pas nous qui l’avons le plus dur.

D’un grand geste, l’autre brandissait sa brosse:

—N’ dirais point ça si tu travaillais comme moi, feignant!

Noémie prit une tranche de pain et se dirigea vers le fleuve. Chez M. Fauche, les rideaux battaient au vent dans le carré de la fenêtre ouverte. Une bonne paix fraîche venait des chambres. La vieille servante Manette, le dos en boule, balayait le vestibule, roulant les petits tas de poussière au jardin.

Noémie s’avança à la pointe de l’embarcadère où abordait le passeur et se mit à émietter du pain. Tous les petits poissons, avec leurs bouches carrées, pointaient du fond; elles s’ouvraient roses et claires, comme des fleurs; et chacun donnait un coup au pain qui descendait et remontait. A la fin un gros poisson d’une goulée l’avala. Et une bulle d’air crevait à la surface, au centre d’une infinité de petits cercles comme un jeu de bagues. Le soleil déjà était haut; l’ombre se reculait de l’autre côté de la montagne. On voyait sous l’eau comme au fond d’une âme.

IX