Noémie était une connaissance partout où elle passait. Elle poussait en riant la tête dans les chambres. Elle écartait les feuillages derrière lesquels une aïeule dans sa cahière tenait ses mains ouvertes sur ses genoux. Un vent chaud doucement soufflait sur les berceaux. Tout était prêt pour l’été qui arrivait par les chemins d’en haut. Les perches à haricots en faisceaux s’appuyaient au tronc du noyer, près des hangars où s’épuisait le bois de l’hiver. Les échelles près des chêneaux du toit attendaient que la poire fût mûre. On vivait là comme en de petites arches de Noé. Et les courtils sentaient bon les ramons et les bottes de genêts fraîchement coupés pour la chauffe des fours à pains. Une odeur tiède de miel et de résine levait par bouffées. Noémie, du battement fin de ses narines, s’en grisait, les yeux à demi fermés, avec une sensualité de petite chatte qui boit du lait. C’était si lointain, cela venait du fond des âges, ce fumet de bois et de soleil, comme l’âme antique de la terre! Elle redevenait la petite paysanne de sa race à le sentir passer dans l’air. Et des souvenirs remontaient: elle se rappelait que, toute petite, sa mère quelquefois l’amusait de l’histoire d’une grand’tante, tante Pépète, qui avait des cochons et vivait, très vieille, toute seule, ayant perdu les siens, dans un village de l’Ardenne. Sa mère était morte et elle n’avait jamais connu la grand’tante Pépète.

Noémie visitait l’enfant au berceau. Elle apprenait aux fillettes à tresser de légers ouvrages de sparterie. Une fois elle avait coupé une robe pour une fille pauvre, la fille aux Mangombrou qui se mariait. Elle avait l’art de s’utiliser pour les vieilles et les jeunes, toute bruissante de vie claire, avec un peu de tristesse qui parfois reperçait.

—Bien, mamzelle, qu’avez? disait-on en s’apercevant de la petite ombre qui lui ennuageait les yeux. Avez-t-y de la peine?

Aussitôt elle se reprenait d’un bon rire vaillant et avec une petite secousse de la tête, répondait:

—Bien une idée... On a toujours tort, pas vrai, de penser à ce qui n’est pas la minute présente.

—Bien sûr... Avec ça que la vie n’est déjà pas si longue!

C’était la philosophie des pauvres et elle s’efforçait de l’avoir comme eux. Sa vie doucement tremblait en elle à l’idée de toute la joie qu’il y a sur la terre pour ceux qui n’ont rien et qui trouvent le moyen d’être riches de bon cœur et de bonnes œuvres envers d’autres qui ont encore moins qu’eux. Elle mettait toute sa force à se guérir rapidement pour recommencer là-bas l’existence. Elle ne ressentait plus qu’à intervalles irréguliers le brisement physique qu’elle traînait à la ville. C’était comme la griserie d’un grand courant de vie fraîche qui la renouvelait.

XII

Les pauvres filles comme elle, obligées très jeunes de tout tirer d’elles-mêmes, ont d’infinies ressources. Elle connaissait de sûres recettes pour les petits maux. Elle savait les vertus des plantes et comment elles doivent être employées pour les brûlures, les rhumatismes, la colique, l’esquinancie et les maux d’estomac. Ces bonnes gens, au cœur de la nature, en étaient bien moins instruits qu’elle. Maintenant elle n’allait plus à la montagne sans en rapporter une abondante cueillette de simples. Elle les mettait sécher à une corde qu’elle avait fixée en travers de sa fenêtre et où par bottes pendaient les valérianes, les menthes, les romarins, les sauges, les scrofulaires, comme dans la boutique de l’herboriste. M. Fauche parfois levait le nez et regardait avec inquiétude si le vent n’en soufflait pas la graine dans son jardin.

Il y avait toujours une mère qui guettait Noémie Larciel par-dessus son mur pour un enfant malade. Le médecin habitait à deux heures du village et naturellement il faisait payer l’usure des roues de son cabriolet. On était content d’en être quitte avec une décoction d’herbes que Noémie elle-même allait cueillir le long des talus. Elle commençait par prendre l’enfant entre ses genoux, lui tâtait le pouls, examinait la langue, regardait au fond des yeux comme elle faisait à la ville, avec les petites de sa classe qui, elles aussi, n’avaient que leur grande amie pour médecin.