Elle avait pris l’habitude de patoiser, avec l’accent brusque et chantant qu’ils avaient tous et qui leur roulait aux dents comme les pierres de la montagne leur roulaient sous le pied. Elle se sentait ainsi plus près de leur humanité cordiale, dans leur vie confiante et courageuse. Eux aussi, avec leurs gros cœurs simples, s’apprivoisaient plus facilement à cette musique rude qui leur sonnait aux oreilles des airs connus.

XI

Et puis c’étaient les bonnes après-midi de soleil. Elle enfilait l’une des trois venelles qui partaient de la marine, longeait les murs bas en moellons du pays qui bornaient les clos, s’arrêtait un instant à humer la fine odeur des pois fleurissant les ramettes. Çà et là, Noémie poussait une barrière: un vieil homme doux, sa cloche de paille dans la nuque, en bras de chemise, binait ses salades, sarclait ses plants de carotte ou de pourpier.

—Tiens, c’est-y ben vo, mamzelle? Mais n’ tez donc pas dans l’ mitan de la porte, la femme est là qui défourne; s’ ra ben contente d’ vo dire eun’ petite parole d’amitié.

—Laissez donc, j’ fais qu’entrer en passant. Ah! y a promesse de rapport... Pour sûr, vous aurez de l’agrément de votre jardin, c’te année.

—Y pousse dà! y n’ fait que c’ qu’y doit faire, pas vrai, mamzelle? C’te garce de terre n’ vous rend jamais qu’approchant tout le mal qu’on s’ donne pour en retirer l’argent et la graisse qu’à vous coûte. Si tant est seûment qu’y pourrait tomber un peu d’eau à cause d’ la sécheur!

Tous les petits champs s’émaillaient comme des chemins de procession, avec des cœurs de pensées, des iris bleus et des lys safran entre les groseilliers, les cassis et les poiriers en pyramide. Des plants de fraisiers déjà se nouaient. Les choux commençaient à rondir. C’était une bénédiction comme tout montait! La terre légère et blonde bleuissait dans l’ombre. Les derniers pommiers ressemblaient à des mariées avec leurs bouquets roses et blancs. Et de la prairie il venait une senteur d’herbes mûrissantes.

Tout le monde au village, malgré ses peines, était heureux. On ne pensait plus qu’à regarder travailler le bon Dieu. Par-dessus les petits murs, les vieux fumaient leur pipe en causant avec les femmes qui buandaient ou coupaient de la fourrée pour la vache. La lessive fraîche, toute azurée de ciel, herbait sur l’épine en fleur des haies. La lumière était jeune, fluide, amoureuse et semblait avoir été aussi lavée à la rivière. C’étaient les chats qui étaient contents, le dos en boule au soleil!

ELLE LE REGARDA DANS LES YEUX PROFONDÉMENT [(P. 25)].