Elle eut, ce jour-là, de vraies crises de gaieté. Après le dîner, elle plaqua des accords sur le piano et puis dansa en rond autour de la table; sa robe derrière elle s’évasait, ses pieds glissaient sans bruit en tournant toujours plus vite. Moya, inquiet pour le mobilier, tirait les chaises contre le mur. Elle s’arrêta toute pâle, dans un vertige.

—Dieu! que j’ai mal à la tête! fit-elle en s’abattant dans le fauteuil de madame Moya.

Après le dîner, elle alla détacher une des barques; elle godilla jusqu’à l’îlot, une bande de terre qui divisait le courant. A droite, du côté des saules, l’eau semblait morte, tournée au marais, avec des osiers et des roseaux. En face, ancrée à la rive, une falaise croulait à pic.

Elle amarra, se coucha sous la saulaie, parmi les hautes graminées, la tête dans les poings. Elle ne pensait à rien, sa vie ne lui pesait pas. Doucement, le miroitement de l’eau l’endormit. Alors M. Fauche s’avançait et courbé vers elle, lui rattachait les lacets. «Ah! se dit-elle en se réveillant, il en fait peut-être autant pour l’autre à présent!» Cette idée plutôt l’amusait.

Elle reprit la barque et regagna la rive. L’après-midi s’achevait dans un ciel de fines soies grisaillées teintées d’hortensia infiniment doux. On sentait qu’il ferait le lendemain un vrai jour de dimanche. Les merles chantaient dans les vergers. Les vieilles gens n’avaient pas mal dans les reins.

Noémie, par-dessus le mur de la cure, aperçut le curé Jadot, qui, en bras de chemise, ramait ses pois dans son jardin. C’était un homme jeune encore, au visage cordial, et qui savait parler au pauvre monde.

—Vos pois ont bien levé, monsieur le curé, lui dit-elle comme elle disait aux autres.

—Dieu soit loué! Voilà qu’ils vont fleurir. C’est de la petite espèce, mais pur sucre!

—C’est mamzelle Gudule qui sera contente!

Et comme justement la vieille servante arrivait secouer sous la treille son panier à salade, Noémie la salua d’un cordial: